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(fr) Socialisme Libertaire - Malatesta: Le programme anarchiste (1920)
Date
Fri, 8 May 2026 22:16:15 +0100
Introduction ---- Malatesta fut chargé par la Commission de
Correspondance de l'Union Anarchiste Italienne (U.A.I.) de rédiger une
"Déclaration de Principes", tâche qu'il accepta. Au congrès de Bologne
de l'U.A.I. (1er au 4 juillet 1920), le texte qu'il avait rédigé, Le
Programme Anarchiste, fut entièrement accepté par le congrès et publié à
Milan la même année. Il faut noter qu'il ne s'agit pas en 1920 d'un
texte absolument original. En effet Malatesta s'est inspiré d'un
programme qu'il avait publié en 1899 à Paterson, aux États-Unis, dans
différents numéros de La Question Sociale, texte qui fut repris en
brochure par le groupe "L'Avenir" à New London en 1903, puis de nouveau
en 1905 sous le titre de Notre programme. ---- La publication de 1920 ne
fut cependant pas une reproduction textuelle. Malatesta la corrigea,
apporta de sensibles modifications et y ajouta ce que lui suggérèrent
les circonstances contemporaines et le caractère collectif qui devait
être celui du texte. Ce qui en fait donc un texte essentiellement
nouveau. Le premier paragraphe n'apparaît pas en 1920 mais les
intertitres sont par contre de cette époque.
Le texte fut traduit en plusieurs langues (espagnol, portugais, chinois,
anglais, français, etc.), généralement sous le titre de Programme
Anarchiste, et jouit de nombreuses rééditions depuis. La traduction que
l'on présente aujourd'hui fut établie en 1979 (et publiée dans le
recueil de Israel Renoff) à partir du texte de 1903 réédité à Turin, en
1963, comparé avec le texte de 1920. Les traducteurs se sont aussi
inspirés des versions du Bulletin International de C.R.I.A., 1949, de
Vicenzo Tascafonco et de Vernon Richards. Le présent éditeur s'est
contenté de re-confronter le texte du recueil de Renoff avec la
traduction française des Écrits choisis, tome III.
Nous n'avons rien de nouveau à dire. La propagande n'est, et ne peut
être, que la répétition continue, inlassable, des principes qui doivent
nous servir de guide dans la conduite que nous devons suivre dans les
différentes circonstances de la vie. Nous répéterons donc avec des
termes plus ou moins différents, mais dans le fond constant, notre vieux
programme socialiste-anarchiste-révolutionnaire.
Le programme de l'Union Anarchiste Italienne est le programme
anarchiste-communiste révolutionnaire. Il y a déjà un demi-siècle, il
fut proposé en Italie au sein de l'Internationale sous le nom de
programme socialiste. Plus tard, il prit celui de socialiste-anarchiste,
comme réaction contre la dégénérescence autoritaire et parlementaire
croissante du mouvement socialiste. Puis finalement on l'appela anarchiste.
NdE: Cette introduction est un mélange de l'avertissement publié dans le
second volume des Écrits, Genève, 1935, (repris dans le tome III des
Écrits choisis) et des notes de I. Renoff et de la bibliographie de
Malatesta établie par lui.
1. Ce que nous voulons
Nous croyons que la plus grande partie des maux qui affligent les hommes
découle de la mauvaise organisation sociale; et que les hommes, par leur
volonté et leur savoir, peuvent les faire disparaître.
La société actuelle est le résultat des luttes séculaires que les hommes
se sont livrées entre eux. Ils ont méconnu les avantages qui pouvaient
résulter pour tous de la coopération et de la solidarité. Ils ont vu en
chacun de leurs prochains (sauf tout au plus les membres de leur
famille) un concurrent et un ennemi. Et ils ont cherché à accaparer,
chacun pour soi, la plus grande quantité de jouissances possible, sans
s'occuper des intérêts d'autrui.
Dans cette lutte, naturellement, les plus forts et les plus chanceux
devaient vaincre, et, de différentes manières, exploiter et opprimer les
vaincus.
Tant que l'homme ne fut pas capable de produire plus que le strict
nécessaire à sa survivance, les vainqueurs ne pouvaient que mettre en
fuite et massacrer les vaincus, et s'emparer des aliments récoltés.
Ensuite - lorsque, avec la découverte de l'élevage et de l'agriculture,
un homme sut produire davantage qu'il ne lui fallait pour vivre - les
vainqueurs trouvèrent plus commode de réduire les vaincus au servage et
de les faire travailler pour eux.
Plus tard, les vainqueurs trouvèrent plus avantageux, plus efficace et
plus sur d'exploiter le travail d'autrui par un autre système: garder
pour soi la propriété exclusive de la terre et de tous les instruments
de travail, et accorder une liberté apparente aux déshérités. Ceux-ci
n'ayant pas les moyens de vivre, étaient contraints à recourir aux
propriétaires et à travailler pour eux, aux conditions qu'ils leur fixaient.
Ainsi peu à peu, à travers un réseau compliqué de luttes de toute sorte,
invasions, guerres, rébellions, répressions, concessions faites et
reprises, association des vaincus unis pour se défendre, et des
vainqueurs pour attaquer, on est arrivé à l'état actuel de la société,
où quelques hommes détiennent héréditairement la terre et toutes les
richesses sociales, pendant que la grande masse, privée de tout, est
frustrée et opprimée par une poignée de propriétaires.
De ceci dépend l'état de misère où se trouvent généralement les
travailleurs, et tous les maux qui en découlent; ignorance, crime,
prostitution, dépérissement physique, abjection morale, mort prématurée.
D'où la constitution d'une classe spéciale (le gouvernement) qui,
pourvue des moyens matériels de répression, a pour mission de légaliser
et de défendre les propriétaires contre les revendications des
prolétaires. Elle se sert ensuite de la force qu'elle possède, pour
s'arroger des privilèges et soumettre, si elle le peut, à sa suprématie
même la classe des propriétaires. D'où la formation d'une autre classe
spéciale (le clergé) qui, par une série de fables sur la volonté de
dieu, sur la vie future, etc., cherche à amener les opprimés à supporter
docilement l'oppresseur et qui, tout comme le gouvernement, sert les
intérêts des propriétaires mais aussi les siens propres. D'où la
formation d'une science officielle qui est, en tout ce qui peut servir
les intérêts des dominateurs, la négation de la science véritable. D'où
l'esprit patriotique, les haines de races, les guerres et les paix
armées, plus désastreuses encore, peut-être, que les guerres
elles-mêmes. D'où l'amour transformé en marché ignoble. D'où la haine
plus ou moins larvée, la rivalité, la défiance, l'incertitude et la peur
entre les êtres humains.
Nous voulons changer radicalement un tel état de choses. Et puisque tous
ces maux dérivent de la recherche du bien-être poursuivie par chacun
pour soi et contre tous, nous voulons leur donner une solution en
remplaçant la haine par l'amour, la concurrence par la solidarité, la
recherche exclusive du bien-être par la coopération, l'oppression par la
liberté, le mensonge religieux et pseudo-scientifique par la vérité.
Par conséquent:
1. Abolition de la propriété privée de la terre, des matières premières
et des instruments de travail - pour que personne n'ait le moyen de
vivre en exploitant le travail d'autrui, - et que tous, assurés des
moyens de produire et de vivre, soient véritablement indépendants et
puissent s'associer librement les uns aux autres, dans l'intérêt commun
et conformément à leurs affinités personnelles.
2. Abolition du gouvernement et de tout pouvoir qui fasse la loi pour
l'imposer aux autres: donc abolition des monarchies, républiques,
parlements, armées, polices, magistratures et de toute institution ayant
des moyens coercitifs.
3. Organisation de la vie sociale au moyen des associations libres, et
des fédérations de producteurs et consommateurs, créées et modifiées
selon la volonté des membres, guidées par la science et l'expérience, et
dégagées de toute obligation qui ne dériverait pas des nécessités
naturelles, auxquelles chacun se soumet volontiers, lorsqu'il en a
reconnu le caractère inéluctable.
4. Garantie des moyens de vie, de développement, de bien-être aux
enfants et à tous ceux qui sont incapables de pourvoir à leur existence.
5. Guerre aux religions, et à tous les mensonges, même s'ils se cachent
sous le manteau de la science. Instruction scientifique pour tous,
jusqu'aux degrés les plus élevés.
6. Guerre au patriotisme. Abolition des frontières, fraternité entre
tous les peuples.
7. Reconstruction de la famille, de telle manière qu'elle résulte de la
pratique de l'amour, libre de toute chaîne légale, de toute oppression
économique ou physique, de tout préjugé religieux.
Tel est notre idéal.
2. Voies et moyens
Nous avons exposé jusqu'à présent quel est le but que nous voulons
atteindre, l'idéal pour lequel nous luttons.
Mais il ne suffit pas de désirer une chose: si on veut l'obtenir, il
faut certainement employer les moyens adaptés à sa réalisation. Et ces
moyens ne sont pas arbitraires: ils dérivent nécessairement des fins que
l'on se propose et des circonstances dans lesquelles on lutte. En se
trompant sur le choix des moyens, on n'atteint pas le but envisagé, mais
on s'en éloigne, vers des réalités souvent opposées, et qui sont la
conséquence naturelle et nécessaire des méthodes que l'on emploie. Qui
se met en chemin et se trompe de route, ne va pas où il veut, mais où le
mène le chemin qu'il a pris.
Il faut donc dire quels sont les moyens qui, selon nous, conduisent à
notre idéal, et que nous entendons employer.
Notre idéal n'est pas de ceux dont la pleine réalisation dépend de
l'individu considéré isolément. Il s'agit de changer la manière de vivre
en société: d'établir entre les hommes des rapports d'amour et de
solidarité, de réaliser la plénitude du développement matériel, moral et
intellectuel, non pour un individu isolé, non pour les membres d'une
certaine classe ou d'un certain parti, mais pour tous les êtres humains.
Cette transformation n'est pas une mesure que l'on puisse imposer par la
force; elle doit surgir de la conscience éclairée de chacun, pour entrer
dans les faits par le libre consentement de tous.
Notre première tâche doit donc être de persuader les gens.
Il faut que nous attirions l'attention des hommes sur les maux dont ils
souffrent, et sur la possibilité de les détruire. Il faut que nous
suscitions en chacun la sympathie pour les souffrances d'autrui, et le
vif désir du bien de tous.
À qui a faim et froid, nous montrerons qu'il serait possible et facile
d'assurer à tous la satisfaction des besoins matériels. À qui est
opprimé et méprisé, nous dirons comment on peut vivre heureusement dans
une société de libres et d'égaux. À qui est tourmenté par la haine et la
rancune, nous indiquerons le chemin pour rejoindre l'amour de ses
semblables, la paix et la joie du coeur.
Et quand nous aurons réussi à répandre dans l'âme des hommes le
sentiment de la révolte contre les maux injustes et inévitables, dont on
souffre dans la société actuelle, et à faire comprendre quelles en sont
les causes et comment il dépend de la volonté humaine de les éliminer;
quand nous aurons inspiré le désir vif et passionné de transformer la
société pour le bien de tous, alors les convaincus, par leur élan propre
et par la persuasion de ceux qui les ont précédés dans la conviction,
s'uniront et voudront et pourront mettre en oeuvre l'idéal commun.
Il serait - nous l'avons déjà dit - absurde et en contradiction avec
notre but de vouloir imposer la liberté, l'amour entre les hommes, le
développement intégral de toutes les facultés humaines, par la force. Il
faut donc compter sur la libre volonté des autres, et la seule chose que
nous puissions faire est de provoquer la formation et la manifestation
de cette volonté. Mais il serait également absurde et en contradiction
avec notre but d'admettre que ceux qui ne pensent pas comme nous, nous
empêchent de réaliser notre volonté, du moment que nous ne les privons
pas du droit à une liberté égale à la nôtre.
Liberté, donc, pour tous de propager et d'expérimenter leurs propres
idées, sans autres limites que celles qui résultent naturellement de
l'égale liberté de tous.
Mais à cela s'opposent par la force brutale les bénéficiaires des
privilèges actuels, qui dominent et règlent toute la vie sociale présente.
Ils ont en main tous les moyens de production: ils suppriment ainsi non
seulement la possibilité d'appliquer de nouvelles formes de vie sociale,
le droit des travailleurs à vivre librement de leur travail, mais aussi
le droit même à l'existence. Ils obligent les non-propriétaires à se
laisser exploiter et opprimer, s'il ne veulent pas mourir de faim.
Les privilégiés ont les polices, les magistratures, les armées, créées
exprès pour les défendre et poursuivre, incarcérer, massacrer les opposants.
Même en laissant de côté l'expérience historique qui nous démontre que
jamais une classe privilégiée ne s'est dépouillée, en tout ou en partie,
de ses privilèges et que jamais un gouvernement n'a abandonné le pouvoir
sans y être obligé par la force, les faits contemporains suffisent à
convaincre quiconque que les gouvernements et les bourgeois entendent
user de la force matérielle pour leur défense, non seulement contre
l'expropriation totale, mais contre les moindres revendications
populaires, et qu'ils sont toujours prêts à recourir aux persécutions
les plus atroces, aux massacres les plus sanglants.
Au peuple qui veut s'émanciper, il ne reste qu'une issue: opposer la
violence à la violence.
Il en résulte que nous devons travailler pour réveiller chez les
opprimés le vif désir d'une transformation radicale de la société, et
les persuader qu'en s'unissant, ils ont la force de vaincre. Nous devons
propager notre idéal et préparer les forces morales et matérielles
nécessaires pour vaincre les forces ennemies et organiser la nouvelle
société. Lorsque nous aurons la force suffisante, nous devrons,
profitant des circonstances favorables qui se produiront, ou les
provoquant nous-mêmes, faire la révolution sociale: abattre par la force
le gouvernement, exproprier par la force les propriétaires, mettre en
commun les moyens de subsistance et de production, et empêcher que de
nouveaux gouvernants ne viennent imposer leur volonté et s'opposer à la
réorganisation sociale faite directement par les intéressés.
Tout cela est cependant moins simple qu'il ne le semble à première vue.
Nous avons à faire aux hommes tels qu'ils sont dans la société actuelle,
dans des conditions morales et matérielles très défavorables; et nous
nous tromperions en pensant que la propagande suffit à élever au niveau
de développement intellectuel et moral nécessaire à la réalisation de
notre idéal.
Entre l'homme et l'ambiance sociale, il y a une action réciproque. Les
hommes font la société telle qu'elle est, et la société fait les hommes
tels qu'ils sont, il en résulte une sorte de cercle vicieux: pour
transformer la société, il faut transformer les hommes, et pour
transformer les hommes, il faut transformer la société.
La misère abrutit l'homme et pour détruire la misère, il faut que les
hommes aient la conscience et la volonté. L'esclavage apprend aux hommes
à être serviles, et pour se libérer de l'esclavage, il faut des hommes
aspirant à la liberté. L'ignorance fait que les hommes ne connaissent
pas les causes de leurs maux et ne savent pas y remédier; et pour
détruire l'ignorance, il faudrait que les hommes aient le temps et les
moyens de s'instruire.
Le gouvernement habitue les gens à subir la loi et à croire qu'elle est
nécessaire à la société; et pour abolir le gouvernement, il faut que les
hommes soient persuadés de son inutilité et de sa nocivité.
Comment sortir de cette impasse?
Heureusement, la société actuelle n'a pas été formée par la claire
volonté d'une classe dominante qui aurait su réduire tous les dominés à
l'état d'instruments passifs et inconscients de leurs intérêts. La
société actuelle est la résultante de mille luttes intestines, de mille
facteurs naturels et humains agissant au hasard, sans direction
consciente; et enfin, il n'y a point de division nette, absolue, entre
individus, ni entre classes.
Les variétés des conditions matérielles sont infinies; infinis les
degrés de développement moral et intellectuel. Il est même rare que le
poste de chacun dans la société corresponde à ses facultés et à ses
aspirations. Souvent des hommes tombent dans des conditions inférieures
à celles qui étaient les leurs; et d'autres, par des circonstances
particulièrement favorables, réussissent à s'élever au-dessus du niveau
où ils sont nés. Une partie notable du prolétariat est déjà arrivée à
sortir de l'état de misère absolue, abrutissante, ou n'a jamais pu y
être réduite. Aucun travailleur, ou presque, ne se trouve dans un état
d'inconscience complète, d'acquiescement total aux conditions que lui
font les patrons. Et les institutions elles-mêmes, qui sont les produits
de l'histoire, contiennent des contradictions organiques qui sont comme
des germes de mort, dont le développement amène la dissolution de la
structure sociale et la nécessité de sa transformation.
Par là, la possibilité du progrès existe. Mais non pas la possibilité de
porter, au moyen de la seule propagande, tous les hommes au niveau
nécessaire pour que nous puissions réaliser l'anarchie, sans une
transformation graduelle préalable du milieu.
Le progrès doit cheminer à la fois et parallèlement chez les individus
et dans le milieu social. Nous devons profiter de tous les moyens, de
toutes les possibilités, de toutes les occasions que nous laisse le
milieu actuel, pour agir sur les hommes et développer leur conscience et
leurs aspirations. Nous devons utiliser tous les progrès réalisés dans
la conscience des hommes pour les amener à réclamer et à imposer les
plus grandes transformations sociales actuellement possibles, ou celles
qui serviront le mieux à ouvrir la voie à des progrès ultérieurs.
Nous ne devons pas attendre de pouvoir réaliser l'anarchie; et, en
attendant, nous limiter à la propagande pure et simple. Si nous faisons
ainsi, nous aurons bientôt épuisé notre champ d'action. Nous aurons
convaincu, sans doute, tous ceux qui, dans les circonstances du milieu
actuel, sont susceptibles de comprendre et d'accepter nos idées, mais
notre propagande ultérieure resterait stérile. Et, même si les
transformations du milieu élevaient de nouvelles couches populaires à la
possibilité de concevoir des idées neuves, cela aurait lieu sans notre
oeuvre, voire contre, et donc au préjudice de nos idées.
Nous devons chercher à ce que le peuple, dans sa totalité et dans ses
différentes fractions, réclame, impose et réalise lui-même toutes les
améliorations, toutes les libertés qu'il désire, à mesure qu'il en
conçoit le besoin, et qu'il acquiert la force de les imposer. Ainsi, en
propageant toujours notre programme intégral et en luttant sans cesse
pour sa réalisation complète, nous devons inciter le peuple à prétendre
et à imposer toujours davantage, jusqu'à ce qu'il parvienne à son
émancipation définitive.
3. La lutte économique
L'oppression qui aujourd'hui pèse le plus directement sur les
travailleurs, et qui est la cause principale de toutes les sujétions
morales et matérielles qu'ils subissent, c'est l'oppression économique.
Autrement dit, c'est l'exploitation que les patrons et les commerçants
exercent sur le travail, grâce à l'accaparement de tous les grands
moyens de production et d'échange.
Pour supprimer radicalement et sans retour possible cette exploitation,
il faut que le peuple, dans son ensemble, soit convaincu qu'il possède
l'usage des moyens de production, et qu'il applique ce droit primordial
en expropriant ceux qui monopolisent le sol et la richesse sociale, pour
la mettre à la disposition de tous.
Mais, est-il possible de passer directement, sans degrés intermédiaires,
de l'enfer où vit aujourd'hui le prolétariat au paradis de la propriété
commune? La preuve que le peuple n'en est pas encore capable, c'est
qu'il ne le fait pas. Que faire pour arriver à l'expropriation?
Notre but est de préparer le peuple, moralement et matériellement, à
cette expropriation nécessaire; d'en tenter et d'en renouveler la
tentative, autant de fois qu'une secousse révolutionnaire nous en donne
l'occasion, jusqu'au triomphe définitif. Mais de quelle manière
pouvons-nous préparer le peuple? De quelle manière pouvons-nous réaliser
les conditions qui rendront possible, non seulement le fait matériel de
l'expropriation, mais l'utilisation à l'avantage de tous de la richesse
commune?
Nous avons dit plus haut que la seule propagande, orale ou écrite, est
impuissante à conquérir à nos idées toute la grande masse populaire. Il
faut une éducation pratique, qui soit tour à tour la cause et le
résultat de la transformation graduelle du milieu. Il faut faire se
développer peu à peu chez les travailleurs le sens de la rébellion
contre les sujétions et les souffrances inutiles, dont ils sont victimes
et le désir d'améliorer leurs conditions. Unis et solidaires, ils
luttent pour obtenir ce qu'ils désirent.
Et nous, comme anarchistes et comme travailleurs, nous devons les
inciter et les encourager à la lutte, et lutter avec eux.
Mais ces améliorations sont-elles possibles en système capitaliste?
Sont-elles utiles du point de vue de la future émancipation intégrale
par la révolution?
Quels que soient les résultats pratiques de la lutte pour les
améliorations immédiates, leur utilité principale est dans la lutte
elle-même. C'est par elle que les travailleurs apprennent à défendre
leurs intérêts de classe, comprennent que les patrons et les gouvernants
ont des intérêts opposés aux leurs, et qu'ils ne peuvent améliorer leurs
conditions, encore moins s'émanciper, autrement qu'en s'unissant entre
eux et en devenant plus forts que les patrons. S'ils réussissent à
obtenir ce qu'ils veulent, ils vivront mieux. Ils gagneront davantage,
ils travailleront moins, ils auront plus de temps et de force pour
réfléchir aux choses qui les intéressent; et ils sentiront soudain des
désirs et des besoins plus grands. S'ils ne réussissent pas, ils seront
conduits à étudier les causes de leur échec et à reconnaître la
nécessité d'une plus grande union, d'une plus grande énergie; et ils
comprendront enfin que pour vaincre surement et définitivement, il faut
détruire le capitalisme. La cause de la révolution, la cause de
l'élévation morale des travailleurs et de leur émancipation ne peuvent
que gagner du fait que les ouvriers s'unissent et luttent pour leurs
intérêts.
Mais encore une fois, est-il possible que les travailleurs réussissent,
dans l'état actuel des choses, à améliorer réellement leurs conditions?
Cela dépend du concours d'une infinité de circonstances. Quoi qu'en
disent quelques-uns, il n'existe aucune loi naturelle (loi des salaires)
qui détermine la part qui va au travailleur sur le produit de son
travail. Ou, si l'on veut formuler une loi, elle ne pourrait être que la
suivante: le salaire ne peut descendre normalement au-dessous de ce qui
est nécessaire à la conservation de la vie, et ne peut normalement
s'élever au point de ne plus laisser aucun profit au patron. Il est
clair que, dans le premier cas, les ouvriers mourraient, et ainsi ne
recevraient plus de salaire; et que, dans le second cas, les patrons
cesseraient de faire travailler et par conséquent ne paieraient plus
rien. Mais entre ces deux extrêmes impossibles, il y a une infinité de
degrés, qui vont des conditions presque animales de beaucoup de
travailleurs agricoles, jusqu'à celles presque décentes des ouvriers,
dans de bons métiers, dans les grandes villes.
Le salaire, la longueur de la journée et toutes les autres conditions de
travail sont le résultat des luttes entre patrons et ouvriers. Les
premiers cherchent à donner aux travailleurs le moins possible et à les
faire travailler jusqu'à épuisement complet; les autres s'efforcent - ou
devraient s'efforcer - de travailler le moins possible et à gagner le
plus possible. Là où les travailleurs se contentent de tout et, même
mécontents, ne savent pas opposer de résistance valable aux patrons, ils
sont bientôt réduits à des conditions de vie presque animales Là, au
contraire, où ils ont une haute idée de ce que devraient être les
conditions d'existence des êtres humains; là où ils savent s'unir et,
par le refus du travail et la menace latente ou explicite de la révolte,
imposer que les patrons les respectent, là ils sont traités d'une
manière relativement supportable. Ainsi, on peut dire que, dans une
certaine mesure, le salaire est ce que l'ouvrier exige, non en tant
qu'individu, mais en tant que classe.
En luttant, donc, en résistant aux patrons, les salariés peuvent
s'opposer, jusqu'à un certain point, à l'aggravation de leur situation;
et même, obtenir des améliorations réelles. L'histoire du mouvement
ouvrier a déjà démontré cette vérité.
Il ne faut cependant pas exagérer la portée de ces luttes entre
exploités et exploiteurs sur le terrain exclusivement économique. Les
classes dirigeantes peuvent céder, et cèdent souvent, aux exigences
ouvrières énergiquement exprimées, tant qu'elles ne sont pas trop
grandes. Mais quand les salariés commencent - et il est urgent qu'ils le
fassent - à réclamer des augmentations telles qu'elles absorberaient
tout le profit patronal et constitueraient ainsi une expropriation
indirecte, il est certain que les patrons feraient appel au gouvernement
et chercheraient à ramener par la violence les ouvriers aux conditions
de tous les esclaves salariés.
Et avant, bien avant que les ouvriers puissent prétendre à recevoir en
compensation de leur travail, l'équivalent de tout ce qu'ils ont
produit, la lutte économique devient impuissante à assurer un sort meilleur.
Les ouvriers produisent tout et sans leur travail, on ne peut vivre. Il
semble donc qu'en refusant de travailler, les travailleurs pourraient
imposer toutes leurs volontés. Mais l'union de tous les travailleurs,
même d'un seul métier, même d'un seul pays, est difficilement
réalisable: à l'union des ouvriers s'oppose l'union des patrons. Les
premiers vivent au jour le jour, et, s'ils font grève, ils manquent
bientôt de pain. Les autres disposent par l'argent de tout ce qui a été
produit; ils peuvent attendre que la faim réduise les salariés à leur
merci. L'invention ou l'introduction de nouvelles machines rend inutile
le travail d'un grand nombre de travailleurs, accroissant l'armée des
chômeurs, que la faim oblige à se vendre à n'importe quel prix.
L'immigration apporte soudain, dans les pays où les conditions sont plus
favorables, des foules de travailleurs affamés qui, bon gré mal gré,
donnent au patronat le moyen de baisser les salaires. Et tous ces faits,
dérivant nécessairement du système capitaliste, réussissent à
contrebalancer le progrès de la conscience et de la solidarité ouvrière.
Souvent même, ils ont un effet plus rapide que ce progrès qu'ils
arrêtent et détruisent. Ainsi il reste toujours ce fait primordial que
la production dans le système capitaliste est organisée par chaque
employeur pour son profit personnel, et non pour satisfaire les besoins
des travailleurs.
Le désordre, le gaspillage des forces humaines, la pénurie organisée,
les travaux nocifs et malsains, le chômage, l'abandon des terres, la
sous-utilisation des machines, etc., sont autant de maux qu'on ne peut
éviter qu'en enlevant aux capitalistes les moyens de production, et par
conséquent la direction de la production.
Les ouvriers qui s'efforcent de s'émanciper ou ceux qui ne cherchent
qu'à améliorer vraiment leurs conditions doivent rapidement se défendre
contre le gouvernement, l'attaquer, car il légitime et soutient par la
force brutale le droit de propriété, il est un barrage au progrès,
barrage qu'il faut faire sauter, si on ne veut pas rester indéfiniment
dans les conditions présentes ou d'autres, pires.
De la lutte économique, il faut passer à la lutte politique,
c'est-à-dire contre le gouvernement. Au lieu d'opposer aux millions des
capitalistes les quelques centimes réunis péniblement par les ouvriers,
il faut opposer aux fusils et aux canons qui défendent la propriété les
moyens les meilleurs que le peuple trouvera pour vaincre la force par la
force.
4. La lutte politique
Par la lutte politique, nous entendons la lutte contre le gouvernement.
Le gouvernement est l'ensemble des individus qui détiennent le pouvoir
de faire la loi et de l'imposer aux gouvernés, c'est-à-dire au public.
Le gouvernement est la conséquence de l'esprit de domination et de
violence, que des hommes ont imposé à d'autres, et en même temps, il est
la créature et le créateur des privilèges et aussi leur défenseur naturel.
Il est faux de dire que le gouvernement remplit aujourd'hui le rôle de
protecteur du capitalisme, et qu'une fois ce dernier aboli, il
deviendrait le représentant et le gérant des intérêts de tous. D'abord,
le capitalisme ne sera pas détruit tant que les travailleurs, s'étant
débarrassés du gouvernement, n'auront pas pris possession de toute la
richesse sociale et organisé eux-mêmes la production et la consommation,
dans l'intérêt de tous, sans attendre que l'initiative vienne du
gouvernement, qui au demeurant en est incapable.
Si l'exploitation capitaliste était détruite, et le principe
gouvernemental conservé, alors, le gouvernement en distribuant toutes
sortes de privilèges ne manquerait pas de rétablir un nouveau
capitalisme. Ne pouvant contenter tout le monde, le gouvernement aurait
besoin d'une classe économiquement puissante pour le soutenir, en
échange de la protection légale et matérielle qu'elle recevrait de lui.
On ne peut pas abolir les privilèges et établir définitivement la
liberté et l'égalité sociale, sans mettre fin au gouvernement, et non à
tel ou tel gouvernement, mais à l'institution gouvernementale elle-même.
En cela comme pour tout ce qui concerne l'intérêt général, et plus
encore ce dernier, il faut le consentement de tous. C'est pourquoi nous
devons nous efforcer de persuader les gens que le gouvernement est
inutile et nuisible, et qu'on vit mieux en s'en passant. Mais comme nous
l'avons déjà dit, la seule propagande est impuissante à atteindre tout
cela; et si nous nous contentions de prêcher contre le gouvernement, en
attendant, les bras croisés, le jour où les gens seraient convaincus de
la possibilité et de l'utilité d'abolir complètement toute espèce de
gouvernement, ce jour n'arriverait jamais.
En dénonçant toujours toute espèce de gouvernement, en réclamant
toujours la liberté intégrale, nous devons favoriser tout combat pour
des libertés partielles, convaincus que c'est par la lutte qu'on apprend
à lutter. En commençant à gouter à la liberté, on finit par la vouloir
entièrement. Nous devons toujours être avec le peuple; et lorsque nous
ne réussissons pas à lui faire vouloir beaucoup, chercher à ce que, du
moins, il commence à exiger quelque chose. Et nous devons nous efforcer
à ce qu'il apprenne à obtenir par lui-même ce qu'il veut - peu ou
beaucoup -, et à haïr et à mépriser quiconque est ou veut aller au
gouvernement.
Puisque le gouvernement détient aujourd'hui le pouvoir de régler par des
lois la vie sociale, d'élargir ou de restreindre la liberté des
citoyens; et puisque nous ne pouvons pas encore lui arracher ce pouvoir,
nous devons chercher à l'affaiblir et l'obliger à en faire l'usage le
moins dangereux possible. Mais cette action, nous devons la mener
toujours hors et contre le gouvernement, par l'agitation dans la rue, en
menaçant de prendre de force ce qu'on réclame. Jamais nous ne devrons
accepter une fonction législative, qu'elle soit nationale ou locale, car
ce faisant, nous diminuerions l'efficacité de notre action et trahirions
l'avenir de notre cause.
La lutte contre le gouvernement consiste, en dernière analyse, en la
lutte physique et matérielle.
Le gouvernement fait la loi. Il doit donc disposer d'une force
matérielle (armée et police) pour imposer la loi. Autrement, obéirait
qui voudrait et il n'y aurait plus de loi, mais une simple proposition,
que chacun serait libre d'accepter ou de refuser. Les gouvernements ont
cette force et s'en servent pour renforcer leur domination, dans
l'intérêt des classes privilégiées, en opprimant et en exploitant les
travailleurs.
La seule limite à l'oppression gouvernementale est la force que le
peuple se montre capable de lui opposer. Il peut y avoir conflit, ouvert
ou latent, mais il y a toujours conflit. Car le gouvernement ne s'arrête
devant le mécontentement et la résistance populaire que lorsqu'il sent
le danger d'une insurrection.
Quand le peuple se soumet docilement à la loi, ou que la protestation
reste faible et platonique, le gouvernement prend ses aises, sans
s'occuper des besoins du peuple. Quand la protestation est vive, insiste
et menace, le gouvernement, selon son humeur, cède ou réprime. Mais il
faut toujours en arriver à l'insurrection, parce que si le gouvernement
ne cède pas, le peuple finit par se rebeller; et, s'il cède, le peuple
prend confiance en lui-même et exige toujours plus, jusqu'à ce que
l'incompatibilité entre la liberté et l'autorité soit évidente et
déclenche le conflit.
Il est donc nécessaire de se préparer moralement et matériellement pour
que quand la lutte violente éclatera, la victoire reste au peuple.
L'insurrection victorieuse est le fait le plus efficace pour
l'émancipation populaire, parce que le peuple, après avoir rompu le
joug, devient libre de se donner les institutions qu'il croit les
meilleures. La distance qu'il y a entre la loi (toujours retardataire)
et le niveau de civisme auquel est parvenue la masse de la population
peut être franchie d'un saut. L'insurrection détermine la révolution,
c'est-à-dire l'activité rapide des forces latentes accumulées durant
l'évolution précédente.
Tout dépend de ce que le peuple est capable de vouloir.
Dans les insurrections passées, le peuple, inconscient des véritables
causes de ses maux, a toujours voulu bien peu et a obtenu bien peu.
Que voudra-t-il dans les prochaines insurrections?
Cela dépend en grande partie de la valeur de notre propagande et de
l'énergie que nous saurons déployer.
Nous devrons inciter le peuple à exproprier les possédants et à mettre
en commun leurs biens, à organiser la vie sociale lui-même, par des
associations librement constituées, sans attendre l'ordre de personne, à
refuser de nommer ou de reconnaître un gouvernement quelconque et tout
corps constitué (Assemblée, Dictature, etc.) qui s'attribuerait, même à
titre provisoire, le droit de faire la loi et d'imposer aux autres leur
volonté par la force.
Si la masse du peuple ne répond pas à notre appel, nous devrons, au nom
du droit que nous avons d'être libres même si les autres veulent
demeurer esclaves, et pour montrer l'exemple, appliquer le plus possible
nos idées: ne pas reconnaître le nouveau gouvernement, maintenir vive la
résistance, faire que les communes, où nos idées sont reçues avec
sympathie, repoussent toute ingérence gouvernementale et continuent à
vivre à leur manière.
Nous devrons surtout nous opposer par tous les moyens à la
reconstitution de la police et de l'armée, et profiter de toute occasion
propice pour inciter les travailleurs à utiliser le manque de forces
répressives pour imposer le maximum de revendications.
Quelle que soit l'issue de la lutte, il faut continuer à combattre sans
répit, les possesseurs, les gouvernants, en ayant toujours en vue
l'émancipation complète économique et morale de toute l'humanité.
Conclusion
Nous voulons donc abolir radicalement la domination et l'exploitation de
l'homme par l'homme. Nous voulons que les hommes, unis fraternellement
par une solidarité consciente, coopèrent volontairement au bien-être de
tous. Nous voulons que la société soit constituée dans le but de fournir
à tous les moyens d'atteindre le même bien-être possible, le plus grand
développement possible, moral et matériel. Nous voulons pour tous le
pain, la liberté, l'amour et la science.
Pour ce faire, nous estimons nécessaire que les moyens de production
soient à la disposition de tous et qu'aucun homme, ou groupe d'hommes,
ne puisse obliger les autres à obéir à sa volonté; ni à exercer son
influence autrement que par le raisonnement et l'exemple.
Donc: expropriation des détenteurs du sol et du capital à l'avantage de
tous et abolition du gouvernement.
En attendant: propagande de l'idéal; organisation des forces populaires;
combat continuel, pacifique ou violent, selon les circonstances, contre
le gouvernement et contre les propriétaires pour conquérir le plus
possible de liberté et de bien-être pour tous.
https://www.socialisme-libertaire.fr/2026/04/malatesta-le-programme-anarchiste.html
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