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(fr) Courant Alternative #356 (OCL) - Course aux armements: que vient faire Renault dans cette galère?
Date
Sat, 17 Jan 2026 18:45:51 +0000
Le groupe automobile Renault est sollicité par le ministère des Armées
pour produire des drones. Renault se joindrait ainsi à une course aux
armements qui se déroule à l'échelle internationale. Un sujet qui fait
débat alors que, selon le chef d'état-major des armées françaises, la
guerre en Ukraine pourrait s'étendre et mener la France dans un «conflit
de haute intensité». ---- En juin 2025, Sébastien Lecornu était encore
ministre de la Défense. Il avait alors évoqué un partenariat inédit
visant à associer Renault et une entreprise de défense pour produire des
drones en Ukraine. Cette annonce avait suscité l'étonnement et même une
certaine incrédulité, notamment parmi les salariés du constructeur
automobile. Fin septembre, la direction de Renault a finalement confirmé
avoir été approchée par le ministère des Armées pour participer à des
projets de défense, notamment pour la production de drones.
Dans une communication interne adressée à ses salariés, la direction de
Renault précise que le conseil d'administration a répondu favorablement
à la sollicitation du gouvernement. Renault met en avant «un complément
d'activité pour ses sites français», «l'ouverture vers des applications
civiles» ou «une opportunité économique rentable» et quelques «points de
vigilance», notamment la sécurité des sites face à d'éventuelles menaces
et la prudence face à de possibles fausses informations. Serait-ce là
tout l'aspect de la question?
La direction de Renault promet en outre une communication transparente
auprès de ses salariés pour expliquer les enjeux et les précautions
envisagées. Interrogé par un salarié lors d'une grande réunion interne,
Philippe Brunet, le nouveau directeur de l'Ingénierie, a pourtant
déclaré ne pas pouvoir en dire plus: il venait de signer un accord de
confidentialité (NDA, Non-Disclosure Agreement) avec la Direction
Générale de l'Armement.
La fabrication d'armement par Renault inquiète et interroge. En interne,
certains salariés la désapprouvent pour des raisons éthiques ou au
contraire la sollicitent face à la hausse des tensions internationales.
Consensus sur la hausse des budgets militaires
Cette annonce intervient en effet dans un contexte international de plus
en plus guerrier, marqué en Europe par la guerre en Ukraine. Le chef
d'état-major de l'armée de terre française évoque désormais «une guerre
possible face à la Russie». La Commission européenne veut quant à elle
préparer les Etats à un éventuel conflit dit «de haute intensité... à
l'horizon 2030». Tous les grands médias français, qu'ils soient publics
ou privés, ne cessent d'alerter sur la montée de la menace russe et la
nécessité de s'armer face au risque de désengagement américain. La peur
a toujours permis de façonner l'opinion publique.
L'Union européenne a pris dès 2022 le parti de l'Ukraine face à
l'invasion russe, en lui fournissant notamment des armes. Mais depuis sa
prise de fonction, en janvier 2025, le président-homme d'affaires
américain exige des états européens qu'ils augmentent leur budget
militaire et prennent davantage en charge l'armement de l'Ukraine... en
se fournissant auprès des firmes américaines.
Et ça marche. La France a approuvé les nouveaux objectifs de l'Otan de
porter ses dépenses militaires à 3,5% du PIB d'ici à 2035 (5% si on
inclut des dépenses de sécurité au sens large). La Loi de Programmation
Militaire 2024-2030 a été adoptée par le Parlement français en juillet
2023. Celle-ci prévoit une enveloppe de 413,3 milliards d'euros pour les
armées. Les équipements fournis à l'Ukraine n'entrent pas dans le budget
en tant que tel, qui prévoit néanmoins une dépense de 16 milliards
d'euros pour renouveler les stocks de munitions.
A l'Assemblée nationale, la Loi de Programmation Militaire a recueilli
408 voix pour, 87 contre et 53 abstentions. Comme au Sénat, les
Communistes et la France Insoumise ont voté contre, critiquant une
«stratégie militaire au service de l'Otan et des États-Unis» mais pas la
nécessité de se réarmer. Les Socialistes et les Écologistes se sont
abstenus, regrettant que l'effort budgétaire principal soit prévu après
2027 et des avancées «bien trop timides» concernant la défense
européenne. Les groupes du bloc central (Modem, Renaissance,
Horizons...), LR et le RN ont voté pour, tout en regrettant aussi que la
montée en puissance militaire de la France ne soit pas plus importante.
Cette loi programmerait des dépenses minimums et pas un seuil maximum,
leur a assuré le ministre des Armées.
En effet. En juillet 2025, Emmanuel Macron a annoncé vouloir pour 2026
une rallonge budgétaire de 3,5 milliards d'euros, en plus des 3,2
milliards supplémentaires déjà prévus par la Loi de Programmation
Militaire. Cet effort porterait le budget des Armées à 57,2 milliards
d'euros contre 50,5 milliards en 2025 (+13%). Et rebelote en 2027.
L'ambition d'Emmanuel Macron est de doubler le budget de la Défense sous
ses deux mandats, passant en dix ans de 32,2 milliards d'euros en 2017 à
63,4 milliards en 2027. Avec en ligne de mire les objectifs de l'Otan,
soit 120 milliards d'euros (équivalent à 3,5% du PIB actuel), voire 172
milliards (5% du PIB) en 2035. Ces milliards de dépenses militaires
supplémentaires sont inclues dans le budget 2026 actuellement en
discussion au Parlement. Mais elles ne suscitent aucun débat ni remise
en cause parmi les députés et les sénateurs. La hausse du budget
militaire est pourtant plus élevée que le cout de la suspension de la
réforme des retraites qui serait soi-disant insupportable au vu du poids
grandissant de la dette publique.
Où le gouvernement va-t-il trouver ces milliards? Pas dans la poche des
«ultra-riches» ou des gros actionnaires détenteurs des fameux
«patrimoines professionnels» dont la taxation mettrait en péril
l'économie française. Mais bien dans la poche des plus pauvres et des
classes moyennes, et au détriment des services publics. Ainsi les
budgets de l'Etat et de la Sécurité sociale de 2026 prévoient le gel des
prestations sociales, une baisse des remboursements de santé, la
réduction du nombre de fonctionnaires et de professeurs, des économies
sur l'Hôpital ou l'Éducation, etc.
Au grand profit du complexe militaro-industriel
L'accroissement des dépenses militaires bénéficie à une industrie
d'armement française en pleine forme, contrairement à d'autres secteurs
en déclin (automobile) ou qui ont pratiquement disparu (sidérurgie,
mine, textile...). Le complexe militaro-industriel français se compose
de sociétés comme Nexter et Arquus pour le terrestre, Airbus, SAFRAN ou
Dassault pour l'aéronautique, Thales et Sagem pour l'électronique, Naval
Group pour le naval, MBDA pour les missiles ou encore Eurenco pour les
matériaux explosifs... Leurs activités sont sous la maîtrise d'oeuvre de
la Direction Générale de l'Armement (DGA) qui assure le suivi des
programmes nationaux et la cohérence stratégique des travaux de
recherche et de développement.
Ce secteur tourne à plein régime et recrute. La France est devenue la
deuxième exportatrice d'armement dans le monde grâce à une hausse de 47%
de ses exportations entre 2019 et 2023, due notamment à la vente des
avions de combat Rafale. Chaque Rafale se vend environ 80 millions
d'euros, au grand profit de Dassault Aviation qui recrute à tour de bras
pour honorer la hausse des commandes. A l'usine Dassault de Martignas,
en Gironde, un bâtiment de 3 000 m² est ainsi sorti de terre il y a deux
mois afin de doubler la cadence de production de 20 à 40 avions par an.
Dans ce palmarès, la France a bénéficié de la rétrogradation de la
Russie en 3ème position. Celle-ci a en effet du concentrer ses capacités
de production militaires pour la guerre en Ukraine, d'où une chute de
ses exportations de 53% en 4 ans. L'Etat français pourrait aussi
facilement augmenter ses capacités militaires si l'industrie de
l'armement concentrait sa production à son réarmement au lieu de
privilégier les exportations. Mais celles-ci sont très rentables, peu
importe si les acheteurs sont des régimes aussi peu fréquentables que la
Russie de Poutine.
Même si Renault a déjà produit des chars lors de la première guerre
mondiale ou des obus pour l'Allemagne lors de la seconde, il n'y a
aucune nécessité industrielle pour que le groupe automobile produise des
drones ou n'importe quel type d'armement. Le complexe
militaro-industriel français est déjà suffisamment capacitaire.
Dans le passé, Renault a aussi produit des autobus, des tracteurs ou des
machines-outils. Si le constructeur automobile voulait vraiment se
diversifier, il pourrait se tourner vers d'autres biens plus utiles,
comme il a fabriqué des respirateurs artificiels et des masques lors du
Covid. Il suffit d'y mettre les moyens.
De la guerre défensive à la guerre tout court
Cette hausse des budgets miliaires est présentée comme une nécessité
pour éviter la guerre, ou son extension, et garantir la paix, selon la
formule répétée à l'envi «si tu veux la paix, prépare la guerre». Mais
cet adage a-t-il déjà fonctionné?
La hausse des budgets miliaires n'a en fait jamais débouché sur la paix.
Au contraire, les deux guerres mondiales du XXe siècle ont été précédées
par un réarmement massif. La théorie de la dissuasion par l'arme
nucléaire n'a pas empêché non plus, depuis le bombardement d'Hiroshima,
la permanence dans le monde de guerres dites «traditionnelles» tout
aussi meurtrières.
Aujourd'hui, la paix en Europe serait menacée par l'expansionnisme
russe. La France et l'Union européenne seraient donc dans une position
défensive. Un point de vue très subjectif. Le sujet de la guerre
défensive a déjà fait débat dans le passé. Jean Jaurès, par exemple, le
célèbre député socialiste du début du XXe siècle, approuvait la
nécessité des «guerres défensives» et leur nécessité quand tous les
efforts en faveur de la paix avaient été épuisés [1].
Mais «Qu'est-ce en fait qu'une guerre défensive? Qui va décider qu'elle
appartient à l'une ou à l'autre catégorie?» lui répondait Rosa
Luxembourg, une des dirigeantes du parti Social-Démocrate allemand de
l'époque [2]. Celle-ci prenait pour exemple la guerre de 1870. En pleine
tension entre les deux principales puissances européennes, la France de
Napoléon III avait déclaré la guerre à la Prusse de Bismarck (devenue
depuis l'Allemagne) suite à la tentative de celle-ci de nommer un
Prussien sur le trône d'Espagne. Et Rosa Luxembourg de poursuivre: «Du
fait que Bismarck a poussé délibérément la France dans la guerre, la
guerre de Napoléon III devrait, selon la formule de Jaurès, faire ligure
de guerre «juste». Mais, d'un point de vue socialiste, aucune des deux
parties n'avait dans cette guerre le droit de son côté. Cette guerre
était le produit aussi bien de la politique criminelle de Napoléon que
des calculs et des plans de l'Allemagne menée par le sang et le fer.»
Comme Napoléon III voyait la France encerclée par une Espagne aux mains
de la Prusse, Vladimir Poutine a justifié l'invasion de l'Ukraine par
l'encerclement de la Russie par les pays de l'Otan. Chaque camp s'estime
ainsi être dans une position défensive. Quant à la frontière entre
défense et attaque, l'Union européenne est passée très vite de l'envoi
d'armes dites «défensives» à des armes de plus en plus «offensives» qui
servent notamment à bombarder le territoire russe, et plus seulement à
défendre le territoire ukrainien.
Il faut stopper cette guerre fratricide. Notre solidarité va bien-sur au
peuple ukrainien en butte à l'invasion russe qui a commencée en mars
2014 par celle de la Crimée et d'une partie du Donbass. Mais elle va
aussi aux centaines de milliers de russes enrôlés sous l'uniforme, dont
une grande partie sont des anciens conscrits ou des «volontaires»
attirés par la promesse de meilleurs salaires, et utilisés comme chair à
canon pour servir les intérêts de la bourgeoisie russe [3]. «Les
travailleurs n'ont pas de patrie» proclamaient Karl Marx et Friedrich
Engels en 1848. Cette solidarité de classe ne doit pas se résumer à une
posture.
Si tu veux la paix, prépare la révolution
Cette hausse de la conflictualité se déroule dans le cadre d'une
nouvelle crise du capitalisme. Dans les pays occidentaux où il est né et
s'est d'abord développé, la baisse des taux de profit des années 1970,
cette tendance congénitale au système capitaliste décrite par Karl Marx,
a pu un moment être combattue par la mondialisation. Mais les
délocalisations dans les pays à faible cout de main d'oeuvre se sont
retournées contre leurs instigateurs et ont donné naissance à de sérieux
concurrents, à commencer par la Chine. Les tenants du libre-échange se
sont soudain convertis au protectionnisme. Une guerre tarifaire, si
chère à Donald Trump, qui pourrait déboucher sur une guerre tout court.
L'agressivité des capitalistes et les États à leur service s'accroit
avec la crise. L'Ukraine et le peuple ukrainien sont ainsi les victimes
de la rivalité entre la Russie de Poutine et les pays de l'Otan, France
et États-Unis compris. Depuis la chute de l'URSS en 1991, chaque camp a
cherché à accroitre sa zone d'influence parmi les anciens pays du bloc
de l'Est libérés de la tutelle soviétique. Chacun cherche à convaincre
que c'est l'autre l'agresseur. L'information est partout sous contrôle
et au service de ce leitmotiv. Mais les agresseurs sont dans les deux camps.
Dans bon nombre de conflits, il est illusoire de chercher à savoir «qui
a commencé». La concurrence, la guerre commerciale, économique et
politique commencent toujours bien avant que les armes parlent. En cas
de conflit entre les États-Unis et la Chine par exemple, pourra-t-on
désigner qui a commencé à marcher sur les plates-bandes de l'autre?
Même en période paix, chaque bourgeoisie nationale cherche à étendre sa
zone d'influence, quitte à utiliser les moyens les plus déloyaux et
illégaux. «La guerre n'est que le prolongement de la politique par
d'autres moyens» a écrit le général prussien Carl Von Clausewitz au
sortir des guerres napoléoniennes qui firent des millions de morts en
Europe.
Certes, nous n'en sommes aujourd'hui qu'aux prémices d'une possible
marche à la guerre. Cela dit, on voit se mettre en place une logique de
plus en plus irrésistible, des blocs se constituer, les tensions
augmenter, des gouvernements de plus en plus autoritaires et bellicistes
se constituer.
Donald Trump a renommé le ministère de la défense des États-Unis
«ministère de la guerre». Il déploie toute une armada militaire aux
larges des côtes du Venezuela et parle de relancer les essais
nucléaires. De son côté, la Russie vient de tester un nouveau drone
sous-marin à propulsion et capacité nucléaire, baptisé Poséidon. En
septembre 2025, pour commémorer la capitulation du Japon en 1945, la
Chine s'est livrée à une démonstration de force lors de la plus grande
parade militaire de son histoire sur la si mal nommée «avenue de la paix
éternelle» à Pékin, en présence de Xi Jinping, de Vladimir Poutine et du
nord-coréen Kim Jong Un. Chacun montre ses muscles.
La décision de Renault de produire de l'armement s'inscrit dans ce
contexte de réarmement général. «Le capitalisme porte en lui la guerre
comme la nuée porte l'orage» disait Jean Jaurès. Si nous voulons la
paix, ce n'est pas de fabriquer des armes nous avons besoin
actuellement. Mais de changer de système.
Gilles Seguin, 1er novembre 2025
Notes
[1] «Toute guerre est criminelle si elle n'est pas manifestement
défensive; et elle n'est manifestement et certainement défensive que si
le gouvernement du pays propose au gouvernement étranger avec lequel il
est en conflit de régler le conflit par un arbitrage.» Jean Jaurès dans
l'Armée nouvelle (1911).
[2] Voir «L'Armée nouvelle de Jean Jaurès» par Rosa Luxembourg sur le
site marxists.org.
[3] Le nombre de victimes est un objet de propagande dans les deux
camps. Selon le Center for Strategic and International Studies, une ONG
américaine, le conflit aurait fait 1 million de victimes côté russe
(dont 250 000 morts) et 400 000 côté ukrainien (dont 60 000 à 100 000
morts) entre le 24 février 2022 et mai 2025.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4613
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