|
A - I n f o s
|
|
a multi-lingual news service by, for, and about anarchists
**
News in all languages
Last 40 posts (Homepage)
Last two
weeks' posts
Our
archives of old posts
The last 100 posts, according
to language
Greek_
中文 Chinese_
Castellano_
Catalan_
Deutsch_
Nederlands_
English_
Français_
Italiano_
Polski_
Português_
Russkyi_
Suomi_
Svenska_
Türkçe_
_The.Supplement
The First Few Lines of The Last 10 posts in:
Castellano_
Deutsch_
Nederlands_
English_
Français_
Italiano_
Polski_
Português_
Russkyi_
Suomi_
Svenska_
Türkçe_
First few lines of all posts of last 24 hours |
of past 30 days |
of 2002 |
of 2003 |
of 2004 |
of 2005 |
of 2006 |
of 2007 |
of 2008 |
of 2009 |
of 2010 |
of 2011 |
of 2012 |
of 2013 |
of 2014 |
of 2015 |
of 2016 |
of 2017 |
of 2018 |
of 2019 |
of 2020 |
of 2021 |
of 2022 |
of 2023 |
of 2024 |
of 2025 |
of 2026
Syndication Of A-Infos - including
RDF - How to Syndicate A-Infos
Subscribe to the a-infos newsgroups
(fr) Courant Alternative #356 (OCL) - Sainte-Soline «Le procureur clôt l'enquête? On la rouvre!»
Date
Mon, 12 Jan 2026 17:58:20 +0000
Après deux ans et demi de «suspense», le procureur de la République
Teillet a classé sans suite la plainte qu'avaient déposée Alix, Olivier,
la mère de Mickaël et les parents de Serge (Serge et Mickaël étant alors
dans le coma) pour dénoncer les violences policières et l'entrave à
l'arrivée des secours pendant la manifestation antibassines du 25 mars
2023 à Sainte-Soline. Et si ce procureur a annoncé l'ouverture d'une
information judiciaire sur les nombreux tirs «non réglementaires»
réalisés ce jour-là par des gendarmes - la diffusion des vidéos prises
par leurs caméras-piétons l'obligeant à réagir [1] -, il a minimisé par
avance les sanctions possibles en retenant l'infraction de «violences
volontaires» plutôt que de «mise en danger d'autrui».
Françoise, la mère de Serge,
répond ici à quelques questions sur ces divers événements.
- Comment expliques-tu le «classement sans suite» de votre plainte
collective par le procureur?
- Un procureur de la République est placé sous l'autorité directe de la
chancellerie, donc de l'exécutif, ce qui le rend assez frileux s'il veut
faire carrière; alors, soit il cède à des pressions, soit il s'autocensure.
La façon dont ont procédé d'abord le procureur Philippe Astruc puis son
successeur Frédéric Teillet au tribunal de Rennes, qui est en charge des
affaires militaires, en est une parfaite illustration: ils se sont
ingéniés à masquer ou gommer les actes illégaux qu'avaient commis à
Sainte-Soline les forces de l'ordre - sur des instructions forcément
venues des hautes sphères, au vu de leur quantité et de la décontraction
montrée par les gendarmes qui se filmaient en les accomplissant.
Quand, en juillet 2023, Astruc a saisi l'inspection générale de la
gendarmerie nationale (IGGN) plutôt que de nommer un juge d'instruction
indépendant pour mener des investigations, il a rendu la procédure et
l'état d'avancement de ces investigations inaccessibles à notre avocate
et à nous-mêmes. De plus, l'IGGN n'a cessé de repousser la remise de son
rapport sur l'enquête préliminaire: elle ne l'a fait qu'en décembre
2024, et les conclusions de ce rapport étaient «à la fois partiales et
lacunaires [2]
Le 5 novembre 2025, interrogé sur le contenu «problématique» des vidéos
gendarmesques rendues publiques par Mediapart et Libération, Teillet a
prétendu qu'il n'en avait pas eu connaissance: «La procédure prévoit que
le service d'enquête en informe le parquet. Ce qui n'a pas été le cas
[3].» En réalité, les enquêteurs de l'IGGN avaient signalé à Astruc ce
contenu «problématique» dans deux «rapports de synthèse» intermédiaires,
en mars et aout 2024. On peut y lire notamment: «Les investigations
permettent de constater qu'à la marge certains gradés ont [donné] des
instructions pour effectuer des tirs communément appelés tendus.» Pour
autant, ni Astruc ni Teillet à sa suite n'ont ordonné de nouvelles
investigations à ce sujet.
- Mais, concernant Serge en particulier, Libération puis Le Monde
n'avaient-ils pas déjà fourni de multiples informations, quelques jours
à peine après la manifestation, sur le tir qui l'a atteint?
- Ah oui! Leurs enquêtes ont vraiment mâché le travail aux experts
missionnés par l'IGGN, en leur fournissant une masse de données sur ce
tir - qui a été réalisé à un angle de 10°, et non des 45° requis [4].
C'est pour une bonne part grâce à elles qu'ils ont établi précisément
son point de départ, et quelles munition et arme son auteur avait utilisées.
Mais, dans le rapport que l'IGGN a remis le 20 décembre 2024 à Teillet,
ils se sont efforcés d'atténuer la brutalité des faits. On peut par
exemple y lire: «Le projectile en cause est très certainement une
grenade lacrymogène (CM6 ou MP7) lancée par un lanceur Cougar.» Ou: «Les
caractères de la zone d'impact suggèrent que la grenade aurait non
réglementairement été tirée en tir tendu.» Cependant, dans d'autres
passages du rapport, le conditionnel et les contorsions stylistiques
disparaissent, et on trouve par exemple: «Un VBRG [véhicule blindé à
roues de la gendarmerie] est identifié sur vidéo comme étant à l'origine
d'un tir tendu de grenade» en direction de Serge. Un expert en
balistique a aussi écrit que, comme la grenade avait atteint Serge à la
tête sans «dépoter» - ce qu'elle aurait, paraît-il, fait si elle avait
été lancée «réglementairement», c'est-à-dire en cloche -, il s'agissait
d'un «tir non conforme».
De plus, ce VBRG d'où est partie la grenade était stationné à 50 ou 60
mètres de Serge; le gendarme (appelé «radio-tireur») qui tirait de là
n'était donc pas en situation de «légitime défense». L'IGGN ne l'en a
pas moins auditionné comme simple témoin, et non comme suspect - et
c'est à la demande du procureur qu'elle l'a fait...
Le scandale provoqué par les vidéos des caméras-piétons et la pression
de certains médias ou élu-e-s ont conduit Teillet à déclarer: «Une
décision sur l'action publique, pour laquelle aucune option n'est
aujourd'hui privilégiée, sera prise prochainement.» Il a néanmoins
attendu un mois - dans l'espoir que le temps ait apaisé les esprits? -
avant de rendre public le classement sans suite de notre plainte.
Dans son communiqué du 4 décembre, Teillet a reconnu l'existence de tirs
«non réglementaires» pour trois des quatre blessé-e-s graves, mais il a
ensuite invoqué un «manque d'informations» et la «complexité de
l'affaire» pour... clore l'enquête. Le Syndicat de la magistrature a
qualifié son «raisonnement» d'«assez ahurissant» - ce qui est bien le cas!
- Il n'y aurait pas de suspects, et donc pas de coupables?
- Eh non, d'après Teillet. Il explique ne pas donner suite à notre
plainte pour trois raisons. Soit parce que les blessures ont été causées
par un tir selon lui «conforme» - celui de la grenade GM2L qui a atteint
Olivier, mais la conformité de ce tir est très contestable [5]. Soit
parce que les tirs «non conformes» (contre Serge, Mickaël et Alix) ont
pu être justifiés par le «contexte ultraviolent» de la manifestation -
les gendarmes qui se sont filmés affichaient pourtant bien plus leur
satisfaction de canarder les manifestant-e-s qu'un stress ou une peur
provoqués par leur «violence». Soit parce que leurs auteurs n'ont pas pu
être identifiés - ce qui est faux concernant Serge...
La lenteur de l'enquête a permis aux gendarmes auditionnés de préparer
leur défense. Quand le «radio-tireur» du blindé identifié comme étant à
l'origine du tir tendu sur Serge a été auditionné par l'IGGN, il a
déclaré: «Je n'avais aucun repère car c'était la première fois que je
tirais au lance-grenade (sic!)»; puis il a expliqué qu'un radio-tireur
«ne voit pas très bien (re-sic!)», et que c'était son supérieur qui lui
«donnait les consignes pour ajuster [s]es tirs en fonction de là où il
voyait la grenade arriver», car lui-même n'avait «pas le temps de le
faire (re-re-sic!)». Il a dit que, «dans [s]on souvenir», il tirait
surtout des GM2L au moment où Serge avait été atteint par une grenade
CM6 ou MP7, et qu'il était alors en manque de DPR 200 mètres [6]. Il
s'est retranché, comme ses deux collègues du blindé, derrière le fait
qu'à côté de leur véhicule se tenaient des gendarmes à pied qui tiraient
aussi au lance-grenades Cougar, et qui étaient donc susceptibles d'avoir
touché Serge. Il a ajouté qu'il n'était pas sur d'avoir «vérifié à
chaque fois» le degré du tir, mais que tout le monde dans sa hiérarchie
«semblait satisfait des tirs que nous faisions». Etc.
Et l'IGGN, quant à elle, n'a pas soumis à son expert en balistique les
déclarations de ce gendarme pour qu'il puisse examiner un tant soit peu
leur cohérence au regard des informations déjà collectées.
- Le procureur a également classé sans suite votre plainte pour
«non-assistance à personne en danger» lors de la manifestation. Peux-tu
commenter sa décision?
- D'après le communiqué de Teillet, tous les responsables du SDIS
(service départemental d'incendie et de secours, le PC des pompiers) et
du Samu entendus «assurent que chacune des alertes a été prise en compte
et que des équipes ont été dépêchées sur place dès que cela a été
possible, au regard de ce principe d'action et sans aucune obstruction
des forces de l'ordre».
Nombre de manifestant-e-s ainsi que le rapport de la LDH témoignent du
contraire. Qui plus est, il y a un fort contraste entre le choix -
arrêté par le gouvernement - d'effectifs imposants et d'armements
dangereux pour les gendarmes et un dispositif de soins qui établissait
un PRV (point de rassemblement des victimes) à 12 kilomètres de la
manifestation et qui interdisait aux soignant-e-s d'intervenir en
urgence sans accompagnement et autorisation des forces de l'ordre.
De leur côté, tout en affirmant qu'il n'y avait pas eu de «perte de
chance» pour les quatre blessé-e-s graves malgré leur évacuation
tardive, les enquêteurs de l'IGGN ont mentionné que rien n'avait été
prévu dans l'organisation des secours «pour l'extraction et la prise en
charge de victimes en zone contrôlée AVEC urgence vitale». Ils ont
également signalé des «dysfonctionnements» dans cette organisation. Par
exemple l'absence de réponse du SDIS aux appels du Samu. Ou le temps
«inexplicable» mis par des motards de la gendarmerie pour venir escorter
l'ambulance qui devait évacuer Serge - leur retard «peut faire penser à
un obstacle à la mise en oeuvre des secours», ont-ils écrit. Et ils ont
noté que ces mêmes motards avaient abandonné l'ambulance en cours de
route, obligeant ses occupants à passer outre l'interdiction de circuler
sans escorte pour aller secourir une personne en urgence vitale... Mais
les enquêteurs de l'IGGN ont conclu que leur mission n'était pas de se
prononcer sur ces questions.
- La diffusion des vidéos prises par les caméras-piétons des gendarmes a
quand même obligé le procureur à lancer de nouvelles investigations sur
les tirs tendus...
- Certes. Teillet a dit «ouvrir une information judiciaire devant un
juge d'instruction» à propos de ces tirs. Il a précisé qu'ils pourraient
«constituer l'infraction de violences volontaires», par exemple s'ils
n'étaient pas justifiés par la légitime défense. Mais l'infraction de
«violences volontaires» est plus restrictive que celle de «mise en
danger d'autrui» puisque, pour être retenue, il faut à la fois que
soient identifiées des victimes et que soit prouvée l'existence de
violences commises volontairement.
Quoi qu'il en soit, notre collectif des quatre blessé-e-s graves va
déposer une nouvelle plainte mi-janvier avec constitution de partie
civile, car cette procédure déclenche automatiquement la désignation
d'un juge d'instruction qui décidera de nouvelles investigations - mais
l'enquête repartira quasiment de zéro. De plus, pour la justice pénale,
les responsables d'infractions sont forcément des individus, pas des
institutions [7] ou encore la hiérarchie de l'armée... alors que les
responsables des violences policières à Sainte-Soline n'ont pas
seulement été des tireurs qui ne voyaient «pas très bien», ou même les
supérieurs qui leur indiquaient les cibles: ces responsables se situent
bien au-dessus d'eux!
ILLUSTRATIONS:
Banderoles mises devant la cité judiciaire de Poitiers le 3
décembre 2025, jour du procès en appel de quatre militants accusés
d'avoir organisé les manifestations antibassines à Sainte-Soline en
2022. Rendu le 2 février 2026.
En complément à l'article de CA, les suites de la réunion publique du 10
janvier à Poitiers:
SAINTE-SOLINE. Le procureur clôt l'enquête? On la rouvre!
Intervention de Françoise Graziani, la mère de Serge:
Le texte entier ci-dessous au format pdf
Je vais parler au nom d'un collectif qui a porté plainte, peu après la
manifestation de Sainte-Soline, pour dénoncer les violences policières
et l'entrave volontaire à l'arrivée des secours pendant la manifestation.
Ce collectif comprend Serge, Mickaël, Alix et Olivier (quatre personnes
qui ont été gravement blessées par les forces de l'ordre). Mais il
comprend aussi des proches de Serge et de Mickaël parce que, comme ils
étaient alors tous les deux dans le coma, c'est Nathalie, la mère de
Mickaël (qui est là avec lui), et nous, Jean-Pierre et moi, les parents
de Serge, qui avons porté plainte à leur place.
Après deux ans et demi de «suspense», le procureur de la République
Frédéric Teillet a récemment classé sans suite notre plainte collective.
Confronté aux nombreux tirs «non réglementaires» de gendarmes que
Mediapart et Libération ont rendus publics en diffusant, le 5 novembre
dernier, des vidéos enregistrées par leurs caméras-piétons, M. Teillet a
tergiversé pendant un mois. Et puis le scandale créé par ces vidéos et
la pression de certains médias ou élu-e-s l'ont finalement conduit à
annoncer l'ouverture d'une «information judiciaire» sur ces tirs, mais
il a minimisé par avance les sanctions possibles de leurs auteurs en ne
retenant que l'infraction de «violences volontaires». J'y reviendrai...
Nous contestons ces décisions de Frédéric Teillet.
Nous contestons aussi la façon dont il a procédé dans le traitement de
l'enquête sur Sainte-Soline - et notre critique vaut pour Philippe
Astruc, son prédécesseur au tribunal de Rennes qui est en charge des
affaires militaires.
Ces deux procureurs se sont en effet ingéniés à gommer ou à masquer la
répression policière à Sainte-Soline. En particulier les actes illégaux
commis par les forces de l'ordre sur des instructions forcément venues
des hautes sphères, au vu du nombre de ces actes, de la décontraction
montrée par les gendarmes qui les accomplissaient, et des ordres que
l'on entend des supérieurs leur donner dans les vidéos des caméras-piétons.
M. Teillet a ainsi prétendu longtemps ne pas avoir eu connaissance de
«tirs tendus» lors de cette manifestation - et, de même, des ministres
ont minimisé le nombre de ces tirs (le ministre de l'Intérieur Laurent
Nuñez a ainsi évoqué des «gestes de violence qui pourraient ne pas être
proportionnés»)...
En fait, non seulement les procureurs Astruc et Teillet connaissaient
l'existence de ces tirs, mais ils ont choisi de ne pas pousser les
investigations à leur sujet - comme sur d'autres sujets gênants pour le
gouvernement.
L'attitude de MM. Astruc et Teillet illustre bien l'absence d'autonomie
des procureurs de la République par rapport à l'exécutif. Le fait d'être
placés sous l'autorité directe de la chancellerie rend ces procureurs
assez frileux dès lors qu'ils veulent faire carrière: soit ils cèdent à
des pressions, soit ils tendent à s'autocensurer - comme l'a récemment
souligné le journal Le Monde en notant leur «peu de zèle» concernant
Sainte-Soline.
Mais, quoi qu'il en soit, nous ne laisserons pas le silence recouvrir
les violences policières à Sainte-Soline: nous sommes en train de
déposer une nouvelle plainte collective avec constitution de partie
civile pour que l'enquête soit relancée.
Je vais maintenant revenir sur le déroulement de l'enquête menée par
l'IGGN (l'inspection générale de la gendarmerie nationale), puis je
reviendrai sur les annonces faites le 4 décembre dernier par M. Teillet:
Concernant l'enquête de l'IGGN
* En juillet 2023, pour répondre à notre dépôt de plainte sur les
violences policières et sur l'entrave à l'arrivée des secours à
Sainte-Soline, le procureur Astruc a choisi de confier l'enquête à
l'IGGN. Il a préféré charger de cette enquête la «police de la
gendarmerie» - dont les enquêteurs sont doublement dépendants, par
rapport à leur hiérarchie et par rapport à leurs collègues - plutôt que
de nommer un juge d'instruction. Il a, ce faisant, rendu la procédure et
l'état d'avancement des investigations inaccessibles à notre avocate et
à nous-mêmes.
Ensuite, l'IGGN a retardé à plusieurs reprises la remise de son rapport
sur ses investigations - l'enquête n'a été close que le 5 juin 2025 - et
les conclusions du rapport de l'IGGN étaient «à la fois partiales et
lacunaires», comme nous l'avons souligné dans notre dernier communiqué.
* Quelques jours à peine après la manifestation du 25 mars 2023,
Libération (le 2 avril) puis Le Monde (le 6 avril) avaient publié des
enquêtes fouillées sur les tirs «non réglementaires» opérés par les
gendarmes, au LBD (lanceur de balles de défense) ou au lance-grenades
Cougar. Le Monde avait déjà considéré que l'un de ces tirs, parti d'un
blindé de la gendarmerie, avait «très probablement» atteint Serge. Et ce
journal avait aussi révélé qu'un autre manifestant avait été gravement
blessé par un «tir tendu» au lance-grenades Cougar.
Ces enquêtes de journalistes ont fourni aux experts missionnés par
l'IGGN une masse de données importantes - en particulier sur le tir qui
a atteint Serge. C'est pour une bonne part grâce à ces données que les
experts de l'IGGN ont établi précisément comment il avait été blessé -
non seulement d'où était parti le tir, mais aussi quelle munition et
quelle arme avaient été utilisées.
Mais, à la lecture du rapport de l'IGGN, on constate que ses experts se
sont efforcés d'atténuer la précision des informations recueillies. On
peut par exemple y lire: «Le projectile en cause est très certainement
une grenade lacrymogène (CM6 ou MP7) lancée par un lanceur Cougar.» (Les
CM6 et les MP7 sont deux marques d'un même modèle de grenade...)
On peut lire aussi dans ce rapport: «Les caractères de la zone d'impact
[autrement dit, l'endroit où la boîte crânienne de Serge a été
touchée]suggèrent que la grenade aurait non réglementairement été tirée
en tir tendu.» (Ce tir a été réalisé à un angle de 10°, et non des 45°
requis pour utiliser un lance-grenades Cougar.)
Cependant, dans d'autres passages du rapport, le conditionnel et les
contorsions stylistiques des experts disparaissent, et on trouve par
exemple: «Un VBRG [véhicule blindé à roues de la gendarmerie] est
identifié sur vidéo comme étant à l'origine d'un tir tendu de grenade»
en direction de Serge.
Un expert en balistique a aussi écrit que, comme la grenade avait
atteint Serge à la tête sans «dépoter» - ce qu'elle aurait, paraît-il,
fait si elle avait été lancée «réglementairement», c'est-à-dire en
cloche -, il s'agissait d'un «tir non conforme».
* Mais l'IGGN n'est pas seule à avoir évité de chercher les auteurs de
«tirs tendus»: les procureurs Astruc et Teillet ont fait de même.
Contrairement à ce qu'a déclaré M. Teillet le 5 novembre 2025 après que
Mediapart et Libération ont diffusé des vidéos des caméras-piétons
portées par les gendarmes, il avait bien - comme le procureur Astruc
avant lui - été informé par l'IGGN de l'existence de «tirs tendus».
C'est seulement un mois après que, interrogé par Le Monde (voir son
édition du 4 décembre), M. Teillet a fini par le reconnaître. Il a
déclaré que «l'information de l'existence de tirs tendus a[vait] été
transmise à [s]on prédécesseur et figur[ait] également dans des PV de
synthèse partielles qui [lui avaient été] transmis en même temps que la
procédure, à sa clôture».
En effet, si l'IGGN a juste mentionné, dans les conclusions de son
enquête, l'existence de tirs «non conformes», elle avait signalé au
procureur Astruc, dans deux «rapports de synthèse» intermédiaires rendus
en mars et en aout 2024, le contenu «problématique» des vidéos. On peut,
de plus, lire dans ces rapports intermédiaires:«Les investigations
permettent de constater qu'à la marge certains gradés ont [donné]des
instructions pour effectuer des tirs communément appelés tendus.»
Mais ni le procureur Astruc ni le procureur Teillet n'ont demandé pour
autant une nouvelle audition des haut gradés qui avaient affirmé aux
enquêteurs de l'IGGN l'absence de tirs tendus pendant la manifestation.
* Mieux encore, c'est A LA DEMANDE du procureur Teillet que l'IGGN a
auditionné, le 17 février 2025, comme SIMPLE TEMOIN, et non comme
suspect, le gendarme (appelé «radio-tireur») qui tirait depuis le blindé
d'où est partie une grenade quelques secondes avant que Serge ne s'effondre.
L'IGGN n'avait pas jugé bon de soumettre les déclarations de ce gendarme
à l'expert en balistique qui avait participé à son enquête, afin qu'il
puisse examiner leur cohérence au regard des informations déjà
collectées sur le tir qui a atteint Serge. Mais le procureur Teillet n'a
pas davantage cherché à avoir l'avis de cet expert...
Et pourtant, les déclarations de ce «radio-tireur» méritent qu'on se
penche dessus.
Il a notamment dit:
- «Je n'avais aucun repère car c'était la première fois que je tirais au
lance-grenades» - et il a ajouté que c'était aussi la première fois
qu'il tirait depuis un blindé;
- Il a expliqué qu'un «radio-tireur» «ne voit pas très bien», et que
c'était son SUPERIEUR qui lui «donnait les consignes pour ajuster [s]es
tirs en fonction de là où il voyait la grenade arriver»... parce que
lui-même n'avait «pas le temps de le faire».
- Il a reconnu qu'il n'était «pas sur» d'avoir «vérifié à chaque fois»
le degré de ses tirs. Etc.
* Ces déclarations sont assez effarantes, mais ce «radio-tireur» du
blindé a ajouté: «Tout le monde semblait satisfait des tirs que nous
faisions»...
La lenteur de l'enquête a en tout cas sans doute permis que lui et
d'autres gendarmes auditionnés se préparent une défense.
Le tireur du blindé a par exemple dit que, «dans [s]on souvenir», il
tirait surtout des grenades GM2L au moment où Serge avait été atteint
par une grenade CM6 ou MP7.
Il a également dit qu'il était alors en manque de DPR 200 mètres. Le DPR
est le «dispositif de propulsion à retardement» qui est fixé à une
grenade en fonction de la distance du tir recherché - et c'est un DPR
200 mètres qui a fracassé le crâne de Serge.
Enfin, quoique le blindé ait été identifié comme étant le point de
départ de la grenade qui a atteint Serge, son «radio-tireur» a suggéré
que des gendarmes à pied postés près du blindé avaient pu toucher Serge
- donc être des suspects - car ils tiraient également au lance-grenades
Cougar.
Concernant le classement sans suite de notre plainte sur les violences
policières
Dans son communiqué du 4 décembre dernier, le procureur Teillet a
reconnu l'existence de tirs «non réglementaires» pour Serge, Mickaël et
Alix, mais il a ensuite invoqué un «manque d'informations» et la
«complexité de l'affaire» pour... CLORE L'ENQUETE. Le Syndicat de la
magistrature a qualifié son «raisonnement» d'«assez ahurissant» - ce qui
est bien le cas!
Mais les décisions du procureur Teillet répondent toujours au même
objectif: empêcher que soient désignés les responsables de la répression
policière à Sainte-Soline.
Ce procureur a expliqué ne pas donner suite à notre plainte pour trois
raisons:
1. Soit parce que les blessures avaient été causées par un tir selon lui
«conforme» - là, il faisait référenceà la grenade GM2L qui a atteint
Olivier au pied. En réalité, la conformité de ce tir est très
contestable: cette «GM2L» est tombée AU MILIEU des manifestant-e-s,
contrairement aux conditions d'usage exigées pour ce type de grenade.
2. Soit parce que les tirs «non conformes» (contre Serge, Mickaël et
Alix)pourraient être justifiés par le «contexte ultraviolent» de la
manifestation.
Pourtant, les gendarmes qui se sont filmés (qui ont CHOISI de le faire)
affichaient bien plus leur satisfaction de canarder les manifestant-e-s
qu'un stress ou une peur provoqués par leur «ultraviolence».
Quant au gendarme qui se trouvait dans le blindé stationné à 50 ou 60
mètres de Serge, on ne peut guère justifier ses tirs en invoquant la
«légitime défense»...
3. Soit parce que les auteurs des tirs n'ont pas pu être identifiés - ce
qui est FAUX concernant Serge puisque, dans le blindé d'où est parti le
tir qui l'a atteint, il y avait bien un tireur... et ce tireur tirait!
Concernant le classement sans suite de notre plainte sur la
«non-assistance à personne en danger»
La LDH nous en parlera dans la 2e partie de cette réunion, mais je vais
en dire quelques mots ici:
* Dans son communiqué du 4 décembre 2025, le procureur Teillet affirme
qu'il n'y a eu aucune entrave à l'arrivée des secours. D'après lui, tous
les responsables du SDIS (service départemental d'incendie et de
secours, autrement dit le PC des pompiers) et tous les responsables du
Samu qui ont été entendus par l'IGGN «assurent que chacune des alertes a
été prise en compte, et que des équipes ont été dépêchées sur place dès
que cela a été possible, au regard de ce principe d'action et sans
aucune obstruction des forces de l'ordre».
Pourtant, nombre de manifestant-e-s, de médics et d'observateurs de la
LDH témoignent du contraire.
Qui plus est, il y a un fort «contraste» entre le choix - arrêté par le
gouvernement - de mobiliser des effectifs imposants et d'utiliser des
armements dangereux contre des manifestant-e-s et le dispositif de soins
qui a été mis en place pour la manifestation. Par exemple:
- Le PRV (point de rassemblement des victimes) avait été établi à 12 ou
13 kilomètres de la manifestation.
- Les soignant-e-s avaient interdiction d'intervenir en urgence sans
accompagnement et sans autorisation des forces de l'ordre.
* Les enquêteurs de l'IGGN eux-mêmes ont relevé que RIEN N'AVAIT ETE
PREVU dansl'organisationdes secourspour évacuer des victimes EN URGENCE
VITALE.
Et, tout en affirmant qu'il n'y avait pas eu de «perte de chance» pour
Mickaël, Serge, Alix et Olivier malgré leur évacuation tardive, ces
enquêteurs de l'IGGN ont signalé des «dysfonctionnements» dans
l'organisation des secours. Par exemple:
- L'absence de réponse du PC des pompiers aux appels du Samu (un fait
qui a été signalée par plusieurs soignant-e-s).
- Le temps «inexplicable» mis par des motards de la gendarmerie pour
venir escorter l'ambulance qui devait évacuer Serge. Les enquêteurs de
l'IGGN ont écrit que le «retard» (de vingt minutes) de ces motards «peut
faire penser à un obstacle à la mise en oeuvre des secours». Et ils ont
notéque ces mêmes motards avaient abandonné l'ambulance en cours de
route, ce qui a obligé ses occupants à passer outre l'interdiction de
circuler sans escorte pour aller secourir une personne en urgence vitale...
MAIS les enquêteurs de l'IGGN ont conclu que leur mission n'était pas de
se prononcer sur ces questions.
Concernant l'«information judiciaire» sur les tirs tendus annoncée par
le procureur
* M. Teillet a dit ouvrir cette «information judiciaire devant un juge
d'instruction» en précisant que les tirs «non réglementaires» pourraient
«constituer l'infraction de violences volontaires» par exemple s'ils
n'étaient pas justifiés par la légitime défense.
Ce procureur n'a pas voulu retenir la «mise en danger de la vie
d'autrui» comme infraction au prétexte que, «pour caractériser cette
infraction il faut enfreindre une règle de sécurité dument établie par
un règlement» et qu'aucune règle n'aurait été enfreinte par les
gendarmes à Sainte-Soline. Mais c'est là encore FAUX car il existe par
exemple, concernant le lance-grenades Cougar, une instruction d'emploi
datant de 2017 et destinée à la police et à la gendarmerie, dans
laquelle il est écrit que «le tir tendu est strictement prohibé».
Mais on comprend sans peine pourquoi M. Teillet a choisi de retenir
l'infraction de «violences volontaires» plutôt que la «mise en danger
d'autrui»: l'infraction de «violences volontaires» implique à la fois
que soient identifiées des victimes ET que soit prouvée l'existence de
violences commises volontairement. Or, si les gendarmes des vidéos se
vantent ouvertement d'avoir dégommé X manifestant-e-s et s'il doit être
facile de les identifier à partir de leurs caméras-piétons, il n'est
absolument pas certain que l'on puisse retrouver les personnes qui ont
été victimes de leurs tirs à distance.
EN CONCLUSION
Face aux insuffisances de l'enquête menée par l'IGGN et face aux
décisions prises par le procureur, notre avocate dépose une nouvelle
plainte avec constitution de partie civile, car cette procédure
déclenche automatiquement la désignation d'un juge d'instruction qui
reprendra totalement l'enquête sur le 25 mars 2023.
Nous avons fait ce choix tout en sachant que, pour la justice pénale,
les responsables d'infractions sont forcément des individus, pas des
institutions ou encore la hiérarchie de l'armée... alors que les
responsables des violences policières à Sainte-Soline se situent
largement au-dessus de tireurs qui ne voyaient «pas très bien», ou même
de supérieurs qui, sur le terrain, leur indiquaient des manifestant-e-s
comme cibles!
Les déclarations du gendarme qui tirait depuis un des blindés montrent -
comme les vidéos des caméras-piétons - que les tirs «non réglementaires»
n'ont pas «juste» été des «bavures» de simples gendarmes. Les
déclarations des haut gradés qui ont nié ces tirs le montrent également.
Ou encore l'annonce par M. Nuñez qu'il chargeait... l'IGGN d'une
«enquête administrative» sur ces tirs.
A la suite de cette enquête administrative ou de l'«information
judiciaire» annoncées, quelques «brebis galeuses» identifiées à partir
des vidéos seront peut-être un jour poursuivies en justice pour leurs
«mauvais comportements». En revanche, il est peu probable que soit
jamais inquiété le général de division Samuel Dubuis, qui était le chef
du commandement à Sainte-Soline: il est devenu en novembre 2024
inspecteur général des armées pour la gendarmerie sur proposition d'un
ministre des Armées qui s'appelait alors... SEBASTIEN LECORNU.
Les violences policières pour défendre un trou vide à Sainte-Soline sont
une violence de l'Etat. Elles ont été ordonnées et couvertes par ses
responsables, et elles font partie de la panoplie répressive dont l'Etat
dispose pour défendre l'ordre établi quand celui-ci est contesté. Les
forces de l'ordre frappent de plus en plus lourdement en France, ces
dernières années, les mobilisations sociales ou environnementales. (On
en discutera dans la 3e partie de cette réunion...)
Ordonner ou inciter à tirer à hauteur de tête sur des manifestant-e-s
comme empêcher la prise en charge des blessé-e-s traduit une intention
de blesser gravement, sinon de TUER.
Notre nouvelle plainte collective vise donc à obtenir des réponses à nos
questions, mais aussi à dénoncer une nouvelle fois les nombreuses
infractions commises par les forces de l'ordre et à affirmer un refus de
se laisser tétaniser par la terreur.
*********************
Pour information:
les rapports de la Ligue des Droits de l'Homme (LDH) sur Sainte-Soline
[https://www.ldh-france.org/wp-content/uploads/2023/07/Rapport-final-10.07.23_DEF.pdf]
L'article de la NR sur la soirée consacrée à Poitiers sur «la répression
à Sainte-Soline»
[https://www.lanouvellerepublique.fr/deux-sevres/commune/sainte-soline/nous-ne-lacherons-rien-jamais-une-nouvelle-plainte-pour-le-collectif-des-quatre-blesses-graves-de-sainte-soline-1768073061]
L'article de France info
[https://www.lanouvellerepublique.fr/deux-sevres/commune/sainte-soline/nous-ne-lacherons-rien-jamais-une-nouvelle-plainte-pour-le-collectif-des-quatre-blesses-graves-de-sainte-soline-1768073061]
Notes
[1] Voir Courant alternatif n° 355 (décembre 2025).
[2] Lire, notamment sur oclibertaire.lautre.net, le communiqué «Il
importe de faire la lumière sur les violences policières à Sainte-Soline
et ailleurs».
[3] Il a fini par reconnaître, un mois après, que «l'information de
l'existence de tirs tendus a[vait] été transmise à [s]on prédécesseur»
(voir Le Monde du 4 décembre)
[4] Le Monde a aussi démontré, à l'époque, qu'un autre manifestant avait
été gravement blessé par un «tir tendu» de lance-grenades Cougar
[5] La GM2L est tombée au milieu des manifestant-e-s, contrairement aux
conditions d'usage exigées pour cette grenade.
[6] Le «dispositif de propulsion à retardement» fixé à la grenade dépend
de la distance des tirs. C'est un DPR 200 mètres qui a fracassé le crâne
de Serge.
[7] L'État ne peut être poursuivi et condamné qu'au tribunal
administratif - instance qui juge les litiges opposant les particuliers
et les administrations.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4609
_________________________________________________
A - I n f o s
informations par, pour, et au sujet des anarchistes
Send news reports to A-infos-fr mailing list
A-infos-fr@ainfos.ca
Subscribe/Unsubscribe https://ainfos.ca/mailman/listinfo/a-infos-fr
Archive: http://ainfos.ca/fr
A-Infos Information Center