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(fr) Anarchosyndicalisme! n°196 (CNT-AIT) - Les temps modernes: une lecture
Date
Sat, 9 May 2026 21:06:34 +0100
Les temps modernes, probablement le plus politique des films de Charlie
Chaplin est généralement vu comme une critique féroce des conditions de
vie pendant la grande dépression (le film est sorti en 1936), du
Taylorisme et du travail à la chaine. On peut à mon avis en faire une
autre lecture. ---- Dès les deux premières scènes, Chaplin nous éclaire
sur le sens qu'il entend donner à son oeuvre: ---- * Premier plan: un
troupeau compact de moutons avance vers ce qu'on devine être un
abattoir. ---- * Deuxième plan: une foule compacte d'ouvriers avance
vers l'entrée d'une usine ---- La morale du film est tout entière
contenue dans ces deux premiers plans: les ouvriers acceptent leur sort,
comme les moutons acceptent d'aller à l'abattoir. Le film met en scène
l'ouvrier Charlot dont les aventures prouvent la justesse de cette thèse.
Dans un bureau magnifique, une belle secrétaire sert un café à un patron
qui se distrait en faisant un puzzle, en lisant un journal et de temps à
autre en surveillant les ouvriers sur un écran. Parce qu'il ne parvient
pas à placer une pièce du puzzle, il augmente la cadence. Charlot, visse
des boulons sur la chaine. Le rythme déjà très rapide devient infernal.
Sur la chaine, charlot et ses collègues se gênent, se bousculent, se
disputent: chacun pour soi, aucune solidarité entre eux, ils acceptent
les augmentations de cadence et subissent sans réagir les réprimandes
des contremaitres. Charlot fait une crise nerveuse, la machine l'avale,
l'engloutit et il n'est plus qu'un simple rouage, un engrenage si
totalement soumis aux caprices du patron que ce dernier va jusqu'à
l'utiliser comme un animal de laboratoire pour essayer une nouvelle
machine susceptible d'augmenter ses profits. Rabaissé au-dessous de
tout, n'ayant plus aucune dignité Charlot accepte tout, jamais une
plainte, jamais une protestation, jamais une ombre de révolte et ses
collègues assistent sans mot dire à son supplice. Pire, un peu plus
tard, lorsque charlot rendu dément par le rythme infernal de la machine
va inconsciemment la saboter, ils essayent par tous les moyens de
réparer les dégâts et de la maintenir en marche. Charlot et ses
collègues ont tellement intégré, leur statut de dominés, qu'ils ont
perdu tout sens de leur dignité d'êtres humains. Et Charlie Chaplin
continu sa démonstration...
La machine avale les hommes et les recrache sans cesse, et ces derniers
s'adaptent, respectant à la lettre les consignes tant est complet leur
asservissement (charlot nourrit un ouvrier coincé dans une machine
pendant la pause repas et attend la fin de la pause pour le libérer).
Licencié de l'usine, charlot dans ses aventures est confronté à la
misère, à la police, à la prison, à la délation, au mépris des gens des
classes supérieures; après chaque échec, avec son amoureuse, il repart
plein d'ardeur, littéralement obnubilé par son unique but: avoir un
emploi stable pour enfin avoir sa petite maison, son petit confort,
vivre sa petite vie bien tranquille, satisfaire ses envies de
consommation. Il est persuadé que le seul moyen pour être heureux est de
s'intégrer dans le système, de collaborer avec lui. En fait, son but
dans la vie est celui de la majorité des salariés.... Son obsession est
si forte qu'il ne voit pas (ou qu'il ne veut pas voir) la réalité de la
société, il ne distingue pas ses amis de ses ennemis, malgré les
opportunités que sa maladresse lui offre, malgré son empathie pour les
gens. Il ne s'engage pas avec ceux qui luttent, et au contraire, il aide
les forces de répression. Son aveuglement est total. Chaplin nous donne
là un magnifique exemple de ce que, au XVIe siècle, Etienne de la Boétie
a qualifié de «servitude volontaire». Charlie Chaplin connaissait-il le
discours de la servitude volontaire de la Boétie? Si la Boétie établit
son diagnostic à partir de la réalité de la société à son époque,
(comment peut-il se faire que «tant d'hommes, tant de bourgs, tant de
villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n'a de
puissance que celle qu'ils lui donnent?») il ne désespère pas et il nous
donne la solution pour nous libérer de l'esclavage, pour nous émanciper:
«soyez donc résolu à ne plus servir et vous voilà libres» . Rien de tel
pour Charlie Chaplin: dans la dernière scène du film, charlot main dans
la main avec son amoureuse tous deux avancent sur une route déserte vers
un horizon lointain à la poursuite de leur rêve de propriétaire
consommateur. Seuls, absolument seuls, point d'espoir hors de la
marchandise.
Il est possible que Charlie Chaplin, qui dans son enfance a connu la
misère la plus profonde, qui fut obligé de travailler très jeune pour
aider sa famille ait nourri dans sa jeunesse des désirs d'une société
plus juste, plus égalitaire. Clairement ce film, totalement désenchanté
marque la fin de ses espérances; Charlie Chaplin en 1936 ne croit plus
que l'on puisse changer le monde.
Depuis la sortie du film de Chaplin, 90 ans se sont écoulé pendant
lesquels le système capitaliste grâce au pouvoir de séduction de la
marchandise associé aux pouvoirs de coercition de l'état a étendu sa
domination sur toute la planète. Mais ces succès sont en réalité
fragiles. Les conséquences de cette domination apparaissent de plus en
plus évidentes et nous rentrons dans l'ère des catastrophes, (guerres,
épidémies, épuisement des ressources etc) préludes probables à un
effondrement complet du système. Notre capacité à construire une société
différente dans laquelle les valeurs d'égalité, de collaboration,
d'entraide et de solidarité remplaceront définitivement les valeurs
liées à la marchandise (concurrence, hiérarchie, profit) dépend
essentiellement de notre capacité à propager les idéaux de l'anarchie.
C'est aujourd'hui que le monde futur se construit.
https://cntaittoulouse.lautre.net/spip.php?article1500
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