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(fr) CNT-AIT - Marguerite ASPÈS: Anarchosyndicaliste, espérantiste,anti-colonialiste, féministesans concession des années 1930
Date
Sun, 8 Mar 2026 17:54:27 +0000
EN MEMOIRE DE MARGUERITE ASPÈS, MILITANTE DE LA CGTSR-AIT D'ALGER DES
ANNÉES 30 ---- Marguerite Aspès est une comète qui traversa la galaxie
libertaire de 1930 à 1937. Ni grande théoricienne, ni vedette
médiatique, elle était pourtant représentative de ces militantes «de
base» qui donnent corps au mouvement libertaire depuis ses origines,
n'hésitant ni à prendre la parole ou la plume pour s'exprimer
publiquement et faire vivre l'Idée, ni à s'engager physiquement et même
à prendre des risques sérieux pour que l'Idée devienne Action. À travers
le portrait de Marguerite Aspès, nous voulons rendre hommage à tous ces
militants «anonymes» trop rapidement oubliés - et encore plus quand il
s'agit de militantes! - par un mouvement libertaire pourtant friand de
commémoration de la mémoire de ses «grands hommes» ...
Une anarchiste sensible et engagée
Elle nait vraisemblablement le 26 janvier 1901 à Paris dans le 10ème
arrondissement. On ne sait pas grand-chose de son enfance, si ce n'est
que ses grands-parents étaient des immigrés italiens de Venise et de
Milan - le grand père Carlo (1830-1894) avait combattu avec Garibaldi -
et son père Charles (1859-1934) travaillait comme menuisier ébéniste.
Son frère aîné, Charles (né à Paris en 1887, mort en 1982), était
également un militant libertaire.
On trouve ses premières traces dans la presse anarchiste au début des
années 1930, par des articles qu'elle publié dans différents journaux
anarchises (le Libertaire, La Revue Anarchiste, La Voix Libertaire
organe de l'Association des Fédéralistes anarchistes AFA), articles
publiés soit sous son nom, soit sous la signature évidente de Marguerite
SEPSA.
On retrouve régulièrement son nom dans les listes de souscripteurs
lancés par les différents journaux anarchistes de l'époque: la Revue
Anarchiste (1930), le Libertaire (1931), ...
Mais Marguerite ne se contente pas d'envoyer une solidarité financière à
la presse libertaire. Elle y participe aussi activement. Elle est citée
en quatrième de couverture de la Revue Anarchiste d'octobre décembre
1934 comme l'une de ses collaborateurs. Toutefois dans son numéro
précédent d'aout septembre, il était signalé que son abonnement était
suspendu au même titre que de nombreux autres, «tellement ils sont en
retard». S'agissait-il d'un désintérêt de sa part vis-à-vis de la revue?
ou plus surement dans son cas des difficultés de payer l'abonnement, du
fait de la situation précaire dans laquelle elle semblait vivre alors,
après son nouvel emprisonnement fin 1933 (cf. le chapitre «Libérez
Ferjasse!»).
Ses articles portent sur des thèmes classiques de l'anarchisme de cette
époque:
* Le contrôle des naissances, avec par exemple l'article «La ponte à
outrance», paru dans La Voix libertaire, le 8 Mars 1930, date symbolique
s'il en est. Il faut se souvenir qu'à l'époque toute propagande pour la
contraception était interdite et même passible de prison. Aussi les
allusions aux moyens contraceptifs sont souvent elliptiques. Toutefois
dans un autre article, publié en janvier 1931 dans Le Libertaire sur la
situation des femmes à la prison Barberousse d'Alger, elle prend le
risque de réclamer ouvertement le droit à l'avortement.
* Des articles de réflexion sur le mouvement anarchiste tels que «Des
réalisations concrètes que doit envisager l'anarcho-syndicalisme» paru
dans La Voix libertaire du 15 Mars 1930, ou «La révolution sera
anarchique ou ne sera pas», paru dans Le Libertaire du 26 juillet 1930.
* Des textes antireligieux comme «Religions, sciences, liberté» paru
dans Le Libertaire du 2 aout 1930, qu'elle ponctue au final d'un
vigoureux «à bas la religion, à bas l'esprit religieux»!
* L'antimilitarisme tient aussi une place importante dans ses écrits et
dans son activité militante, comme on le verra plus tard avec la
campagne pour la libération de l'objecteur de conscience Ferjasse. Son
premier texte sur le sujet, «l'action anarchiste contre la guerre et
l'objection de conscience», parait dans Le Libertaire du 29 novembre 1930.
* L'anticolonialisme enfin, lui tient particulièrement à coeur. Dès son
arrivée en Algérie, elle prend la plume pour dénoncer le colonialisme et
le racisme. En 1930, année où elle se trouvait à Alger, il est très
probable qu'elle ait participé à relayer la campagne lancée par la
CGTSR-AIT en 1930 contre les cérémonies du centenaire de la
colonisation. Elle écrivit un article sur le sujet dans Le Libertaire.
Cet activisme anticolonialiste et pour le rapprochement des travailleurs
sans distinction d'origine, qu'ils soient indigènes, étrangers ou de la
métropole lui valut un acharnement policier qui se traduisit par deux
emprisonnements successifs puis son expulsion définitive d'Algérie. Mais
aussi son inscription sur la Liste Noire du Parti Communiste Français ...
Elle publie aussi des poèmes, notamment dans la Revue Anarchiste qui en
publie deux en 1934, «Stoïcisme «(écrit lors de son emprisonnement à
Barberousse en 1932) et «blancs et noirs».
Alger: une agitatrice anti-colonialiste trop remuante pour le pouvoir
Mais c'est surtout à Alger, entre 1930 et 1932 qu'on entendit le plus
parler d'elle, après qu'elle eut tiré sur un inspecteur de police à la
Bourse du Travail d'Alger.
Sans qu'on sache exactement dans quelle circonstance elle était arrivée
à Alger, elle y était militante au syndicat anarchiste CGTSR-AIT, la
section locale de l'AIT (Association Internationale des
Travailleurs)[1]. Là-bas, elle ne cesse de dénoncer le colonialisme et
appelait à la solidarité de classe entre indigènes et européens
(étrangers ou «français»). Vraisemblablement, elle contribua à diffuser
à Alger le texte d'appel au boycott des festivités du centenaire de la
colonisation de l'Algérie, écrit par Saïl Mohammed pour le compte de la
section algérienne de la CGTSR-AIT.
Elle du également contribuer à diffuser le journal de son ami Saïl
Mohammed, L'Éveil Social, dont l'administration colonialiste essayait
d'empêcher la diffusion aux indigènes sur le territoire algérien pour
ses propos incendiaires non seulement contre la colonisation mais aussi
contre les traditions et la loi coranique appliquée par les cadi dans le
cadre du Statut de l'Indigénat[2].
Espérantiste militante, elle donnait des cours de la langue
internationale au sein de la bourse du travail d'Alger, notamment à des
réfugiés espagnols et italiens, ce qui suscitait la curiosité malsaine
de la police. Elle eut de fréquentes disputes avec les flics qui
trainaient à la Bourse du travail (la maison des syndicats d'Alger)[3].
Le 10 décembre 1930, elle est arrêtée une première fois, dans ce qui
ressemble fort à une provocation policière. Elle est condamnée à de la
prison pour avoir pris à partie des policiers lors d'une réunion
intersyndicale et les avoir traité de mouchards[4]. Elle purgera sa
peine dans la sinistre prison Barberousse d'Alger.
La misère matérielle et morale, les injustices dont elle fut le témoin
en prison[5] ne firent que renforcer son sentiment de révolte. De son
séjour en prison, elle écrit:
«Voici une chose que j'ai vue avec «mes yeux»: c'est que, toutes les
femmes qui étaient dans la prison avec moi, appartenaient au
prolétariat. Je ne puis pas même citer l'exception de «crimes
passionnels». Elle constate l'hypocrisie du régime pénitentiaire qui
laisse les prisonnières dans des conditions insalubres et réclame
l'hygiène pour les prisonnières. Puis «Qu'ai-je constaté encore? C'est
que la plupart des prisonnières étaient illettrées.» Elle demande
«L'instruction à tous», ajoutant «à tous les indigènes». «Cela, le
portefeuille de certains personnages en souffrirait quelque peu, de même
que les sentiments chauvins de quelques autres.». Mais surtout, c'est
contre les gardiennes de prison qu'elle décoche ses flèches les plus
enflammées: «je vois la méchanceté perpétuelle des gardes chiourmes,
méchanceté de règle, dans un seul but: faire souffrir, pour «punir».»
Une fois dehors, elle redoubla d'ardeur militante pour dénoncer
l'injustice sociale, dont le colonialisme, et le système répressif qui
lui est attaché. Le 4 novembre 1931, elle publie un article dans un des
principaux journaux d'Alger, La République, pour dénoncer les
intimidations policières à la Bourse du travail envers les travailleurs
étrangers[6]: «C'est une honte pour la France du «Droit d'asile» qu'il
puisse s'y trouver une police (aux ordres de qui?) qui se permette
d'interdire à nos camarades étrangers l'entrée de la Bourse du Travail,
sens aucun motif contre eux. C'est une chose absolument illégale et
contre laquelle tous les travailleurs doivent réagir, sinon les coutumes
fascistes s'implanteront ici... Droit syndical pour tous les
travailleurs sans exception: indigènes, étrangers ou français.»
Victor Spielmann, un des pionniers de la lutte anticolonialiste et très
proches des anarchistes[7], qui republie l'article dans l'Alger
Socialiste, ajoute la revendication de l'organisation autonome des
travailleurs étrangers[8].
Un mois après la publication de cet article de Marguerite Aspès, elle a
de nouveau maille à partir avec la police dans ce qui ressemble encore
une fois à une provocation policière destinée à la faire arrêter. Le 18
décembre 1931, un policier nommé Filippini pénétrait sans aucun mandat
de perquisition à l'intérieur d'un bureau de la Bourse du travail où se
trouvaient Marguerite Aspès et deux compagnons anarchistes étrangers. Le
policier souhaitait procéder à un contrôle d'identité. Exaspérée,
Marguerite sortait de son sac un revolver «que le policier n'eut aucun
mal à détourner et une balle alla se loger au plafond».
Elle est alors immédiatement arrêtée, en compagnie - nous dit L'Écho
d'Alger[9] - de Manuel Sastre[10], 29 ans, «garçon limonadier» (serveur
dans un bistrot). Séraphin Fons, 17 ans, qui était aussi présent mais
s'était enfuit, fut arrêté le lendemain matin. Jetés en prison tous les
trois sous l'inculpation de tentative d'homicide, les journaux locaux
nous apprennent que Sastre et Fons déclarèrent au juge Turpault «qu'ils
ignoraient tout de cette affaire et ne savaient pas pourquoi leur
camarade avait tiré. Marguerite Aspès quant à elle répondit au magistrat
instructeur qu'elle réservait ses déclarations pour plus tard». Alors
que Pons et Sastre furent relâchés quelques jours après en bénéficiant
d'un non-lieu, Marguerite Aspès fut de nouveau écrouée à Barberousse.
Les journaux d'Alger avaient présenté Marguerite Aspès comme communiste,
ce qui entraîna une réponse indignée du secrétaire du Parti Communiste
d'Alger. Ce bureaucrate stalinien, au lieu de la défendre et de dénoncer
l'intrusion de la police à la Bourse du Travail, émit au contraire le
communiqué la mettant sur le même plan que «les ennemis de la classe
ouvrière»:
«Notre parti et aucun de ses militants n'ont rien à voir avec de
pareilles gens contre lesquels nous luttons au même titre que contre les
ennemis de la classe ouvrière. Nous désapprouvons complètement le geste
de cette femme, geste qui ne peut être que celui d'une malade»[11].
L'absence de solidarité - et même la franche dissociation - des
communistes fut dénoncée dans les colonnes des journaux de gauche non
communiste d'Alger: le Cheminot indépendant d'Alger (mars 1932), et
Alger Socialiste[12], ainsi que dans La Révolution prolétarienne de
Paris[13]. De son côté Victor Spielmann constitua le Comité de défense
sociale d'Alger pour assurer sa défense, regroupant militants
socialistes, libertaires et syndicalistes, mais auquel ne participèrent
ni les «syndicalistes unitaires» ni les communistes ...[14].
En métropole, c'est le Comité de l'entraide, caisse de secours aux
emprisonnés politiques et à leurs familles, qui organise le soutien
matériel à Marguerite Aspès. Ce comité est animé par des militants du
SUB (Syndicat Unique du Bâtiment) de la CGTSR-AIT. Ses comptes rendus
financiers témoignent de l'envoi de 102 francs à Marguerite Aspès alors
qu'elle écrouée à la prison Barberousse d'Alger. [15]
Par ailleurs, la Section indigène algérienne de la CGTSR-AIT à Paris,
animée par l'infatigable Saïl Mohamed, pris également sa défense dans le
journal du syndicat anarchiste CGTSR-AIT[16]. Ce soutien est manifesté à
la fois en «estime et reconnaissance» de celle qui «durant tout son
séjour à Alger a lutté vaillamment contre la barbarie que subissent les
êtres de notre race», mais au-delà parce qu'elle est anarchiste et que
seuls les anarchistes «luttent, sans intérêt personnel, pour le triomphe
d'un régime égalitaire ... même pour les sidis.». «Seulement chez les
anarchistes nous avons trouvé une atmosphère de fraternité et de justice
pour notre cause d'opprimés»
Saïl Mohamed, qui habitait Aulnay-sous-Bois, signera un autre texte
d'appel à la solidarité avec Marguerite, dans l'Éveil Social, journal
dont il était le gérant, et où il appelait le peuple algérien à se
dresser pour arracher la libération de «celle qui sacrifie sa liberté
pour votre liberté». «En arrachant la libération de Marguerite Aspès,
c'est la libération de toute une race honteusement opprimée que vous
obtiendrez. Pour elle comme pour vous, debout, peuple algérien, debout!»
[17].
Maintenue en détention jusqu'à son procès le 11 mars 1932, et malgré
«une très habile plaidoirie de Maître Testa, défenseur, qui plaide
l'indulgence», elle fut condamnée à six mois fermes de prison. Ce qui
revenait à couvrir les trois mois de prison préventive qu'elle venait
d'effectuer à Barberousse. Elle fut alors expulsée vers ce qui
s'appelait à l'époque la métropole.
De retour en France, l'agitation anti-militariste
Marguerite Aspès a toujours été une fervente anti-militariste. Dès 1930,
elle prend fait et cause pour l'objection de conscience comme pratique
anarchiste, à une époque où le mouvement libertaire - et au premier rang
les grandes figures anarchistes de l'antimilitarisme tels Louis Lecoin
et Sébastien Faure - étaient très réservées sur l'objection de
conscience, car elle n'avait pour eux qu'une finalité réformiste[18]. Il
fallait un certain courage et une certaine force de conviction pour
engager la polémique avec Sébastien Faure dans les colonnes du
Libertaire, le journal qu'il avait lui-même fondé ... Elle ose tenir
tête au patriarche du mouvement anarchiste d'alors, remarquant que le
fameux orateur «n'a pas parlé, dans sa conférence contre la guerre, de
l'objection de conscience. Sébastien Faure reconnaît que c'est une chose
très bien en elle-même, mais il traite cette action contre la guerre
comme une action sans grande valeur au point de vue social». Pour
Marguerite Aspès au contraire, l'objection de conscience est la colonne
vertébrale de «l'action anarchiste contre la guerre». Aussi elle appelle
les anarchistes à «consacrer [leurs] efforts à aider de toutes les
manières, tant au point de vue moral que matériel, les insoumis, les
emprisonnés, comme les camarades qui se trouvent en territoire étranger;
enfin, quels qu'ils soient, tous ceux qui souffrent du refus
d'obéissance ou de travail à l'armée.»
C'est donc tout naturellement que, revenue en France, elle reprend ses
activités militantes en faveur de l'objection de conscience. Elle
participe au soutien à la Ligue des Objecteurs de Conscience (LOC)[19],
créée en juillet 1933 parun petit groupe de jeunes libertaires autour de
Gérard Leretour, et auquel participe aussi son ami Saïl Mohammed,
lui-même ancien insoumis de la guerre de 1914. La Ligue des objecteurs
de conscience acquit rapidement une certaine audience dans les milieux
militants révolutionnaires et pacifistes car Leretour est adepte des
coups d'éclats pour médiatiser et populariser sa cause. Le 13 novembre
1933, un groupe de militants de la LOC dont Leretour, Albert Daunay et
Saïl Mohammed[20], mutilent la statue de Paul Déroulède, figure
historique du nationalisme français[21], square Laborde à Paris. Par ce
cout d'éclat ils voulaient attirer l'attention de l'opinion publique sur
la situation d'Henri Ferjasse[22]. Ce dernier, emprisonné pour s'être
déclaré objecteur de conscience et donc avoir refusé de faire son
service militaire avait été emprisonné. En protestation il venait
d'entamer une grève de la faim. La dégradation de la statue du
nationaliste Déroulède se voulait aussi une réponse aux mutilations de
statues du politicien pacifiste Aristide Briand, commises régulièrement
par des Camelots du Roy¸ l'organisation paramilitaire du groupe
monarchiste l'Action Française.
«L'objecteur de conscience Leretour, pour protester contre la détention
de son camarade Ferjasse, décapite la statue du grand patriote, square
Laborde» (Paris-Soir, 15 novembre 1933)
Police Magazine num 157 26 Novembre 1933
Margueritte Aspès ne peut rester insensible au cas de Ferjasse. Quatre
jour après le coup d'éclat de la bande à Leretour, le 17 novembre 1933,
elle se rend à l'Assemblée nationale, se place dans la galerie du public
qui surplombe l'Assemblée et, à la fin de la session, se lève et jette
des tracts et apostrophe les députés aux cris de «Libérez Ferjasse!».
Le Populaire, 18 novembre 1933
Son acte, manifestement individuel, a-t-il été coordonné avec la Ligue
des Objecteurs de Conscience? À ce stade de nos recherches, nous ne
savons pas, le tract n'est pas signé de la Ligue mais il est revendiqué
par «un groupe de femmes».
Toujours est-il qu'elle est immédiatement arrêtée. Manifestement elle
reçoit une peine relativement légère, puisqu'elle reçoit une
contravention pour «distribution d'imprimés sans permis de colporteur».
Sur la liste noire du Parti Communiste ...
Mais sa vraie condamnation viendra - encore une fois - du Parti
Communiste. En effet, à son retour en métropole elle avait rejoint la
CGTU, le syndicat communiste, espérant faciliter sa recherche d'emploi
dans une période de fort chômage et alors qu'elle avait déjà un casier
judiciaire chargé. Mais le syndicat, qui attendait certainement le
premier prétexte venu, s'empressa de l'exclure après son geste
antimilitariste à l'Assemblée, la dénonçant comme une «provocatrice».
Pour le directeur du Syndicat communiste «il nous suffit de savoir que
vous avez tiré sur un policier pour ne pas vouloir vous garder dans
notre sein». Cette expulsion fut dénoncée par la Révolution
Prolétarienne[23], qui révèle que Marguerite Aspès s'était étonnée de
son exclusion, d'autant plus qu'elle avait signé un appel à l'unité
syndicale entre CGT, CGTU, CGTSR en février 1931 à Alger[24].
Elle ignorait certainement qu'elle figurait déjà depuis sa période
algérienne sur la liste noire établie par le Parti Communiste[25] et qui
était diffusée à toutes les cellules communistes avec le préambule
suivant: «ces listes noires, pour être une arme efficace entre les mains
des militants, doivent être largement utilisées de façon à faire
connaître à tous les ouvriers les éléments à l'égard desquels ils
doivent observer la plus grande vigilance et qu'ils doivent combattre
avec la plus ferme énergie.»
Elle résidait alors à Paris où son domicile, 44 rue Turbigo (IIIème),
figurait en 1935 sur la liste de vérifications des domiciles
d'anarchistes. Elle était également membre du Comité de défense social
(CDS), qui venait en aide aux militants pacifistes, syndicalistes et
anarchistes victimes de la répression[26].
Une espérantiste militante dans la révolution espagnole
On l'a dit, Marguerite Aspès était une espérantiste fervente, qui
faisait de la propagande active pour la diffusion de cette langue,
animant notamment des cours d'Espéranto à la Bourse du Travail d'Alger.
Elle entretenait une correspondance avec Eugène Lanti, le fondateur de
SAT, l'Association mondiale anationale, réseau mondial des espérantistes
favorables à la lutte des classes, indépendamment de leur positionnement
idéologique (communistes, socialistes, anarchistes, ...). Dans un
courrier qu'il lui envoie la 14 avril 1937 de Tokyo alors qu'elle réside
à ce moment à Valence d'Agen, Lanti annonce à Aspès comment il a fini
par s'éloigner du communisme[27].
Eugène Lanti, en 1938,
alors en Australie
Le 18 juillet,1936 les militaires espagnols avec à leur tête le général
Franco se soulèvent contre la République et débutent une guerre civile
impitoyable qui durera 3 ans. Le 19 juillet, dans les provinces
espagnoles où les anarchosyndicalistes de la CNT-AIT sont nombreux et
organisés, particulièrement la Catalogne et l'Aragon, les ouvriers et
les paysans organisent la contre-insurrection et débutent une Révolution
sociale. Enthousiaste, Marguerite Aspès se rend sur place -
vraisemblablement à Barcelone - pour participer à l'oeuvre constructive
révolutionnaire des anarchistes. Elle participe notamment à Informa
Bulteno, la feuille d'information en Esperanto éditée par la CNT-AIT, en
participant à sa diffusion avec «ferveur», comme on peut le lire dans le
bulletin:
«Nous vous remercions de tout coeur pour les 50 francs que vous avez
envoyé. Tous les coupons de réponse mentionnés dans la lettre ont été
reçus, merci pour ces coupons»
Elle revient en France en avril 1937. Elle qui était une personne d'une
grande sensibilité artistique, aimant à peindre et à faire de la musique
tombe dans une grande dépression. Elle écrit à Eugène Lanti, qui se
trouvait alors en voyage autour du monde à Tokyo, pour lui faire part de
son souhait de se suicider. Lanti essaie de la dissuader, mais hélas le
courrier arrive trop tard. Marguerite se suicide le 7 juillet 1937 à
Foix (Ariège) après avoir appris la mort de son compagnon Léopold.
Marguerite Aspès victime d'un prédateur sexuel?
Pour l'espérantiste Eugène Lanti, les théories d'Armand, anarchiste
individualiste adepte du libertinage, auraient aussi poussée Marguerite
Aspès à se suicider:
«Dans une de mes lettres, j'ai déjà dit que Marguerite Aspès m'avait
écrit à propos de sa décision de se suicider. J'ai immédiatement répondu
à sa lettre et j'ai essayé de la convaincre de la nécessité d'abandonner
une telle idée, car notre mouvement a besoin de son aide, etc. etc. Mais
cette lettre est arrivée trop tard en France, et il n'est pas certain
qu'elle ait eu un quelconque effet.
Je ne connais pas exactement le motif principal qui a poussé cette
compagne à se suicider. Cependant, je crois qu'elle est victime de la
théorisation d'Armand dans «L'En dehors»
Émile Armand (1872 - 1962)
Un jour, elle m'a avoué son dégout pour les choses faites selon les
«principes» d'Armand. J'ai toujours ressenti de l'aversion pour ce type,
pour ce maître sophiste. Dans un livre dont je ne me souviens plus
exactement du titre («Prenez-moi tous», je crois), Han Ryner[28] faisait
référence à Armand et précisait que son principal objectif était de se
procurer des femmes dans divers endroits, pour ne pas être obligé de
fréquenter des bordels lorsqu'il se rendait dans les villes pour y
prendre la parole dans des conférences. (...)
La vraie nature d'une femme est de porter des enfants, et je crois
qu'elle a plus besoin d'un foyer et d'amour que d'un homme. Probablement
que Mme Aspès l'a compris trop tard et que la vie l'a dégoutée à ce
moment-là. Armand porte une part de responsabilité dans son suicide, à
l'image de ce qui se passe lorsqu'un prêtre use de son influence pour
convaincre une jeune femme de devenir religieuse.»[29]
Même si les considérations de Lanti sont teintées d'un moralisme
caractéristique de son époque, on ne peut exclure l'hypothèse que sous
les vibrants plaidoyers d'Armand pour la «camaraderie amoureuse» se
cachaient peut être aussi des pratiques qui lui vaudraient aujourd'hui
d'être qualifié de prédateur sexuel ...
Le décès de Marguerite Aspès fut annoncé dans le numéro d'aout 1937 de
Informa Bulteno.
Annonce du décès de Marguerite Aspès dans Informa Bulteno du 10 Aout 1937
«Nous avons été informés du décès de notre compagne Marguerite ASPÈS.
Elle était abonnée à Informa Bulteno, pour lequel elle travaillait avec
ferveur à la diffusion. De plus, elle aidait financièrement notre
Bulletin. Nos plus sincères condoléances à la famille»
Le journal de la SAT annonça aussi son décès: «Le 6 juillet, la camarade
Margareta Aspès s'est suicidée dans le sud de la France. Elle a été
pendant de nombreuses années membre du Groupe Paris de la Fédération
Ouvrière Espérantiste, et du cercle de la SAT, au sein desquels elle a
collaboré très activement, notamment également en préparant une pièce de
chant et de théâtre pour le 15e Congrès de la SAT [tenu en 1935 à
Paris]. Elle était également active dans le mouvement antimilitariste.
Ceux qui l'ont connue ne l'oublieront jamais.»
Suite à son décès, Marguerite ASPÈS, simple militante, ni théoricienne
en vue ni activiste spectaculaire, est progressivement tombée dans
l'oubli au fur et à mesure que ceux qui l'avaient connu disparaissaient.
Puisse cet article aider ceux qui ne l'ont pas connu à se la remémorer.
[1] Pour en savoir plus sur la CGTSR:
https://cnt-ait.info/category/cnt-ait/cgtsr-ait-1926-1939; La CNT-AIT,
actuelle section en France de l'AIT est la continuatrice directe de la
CGTSR https://cnt-ait.info; contact@cnt-ait.info.
[2] La liberté en Algérie, La Voix libertaire, numéro 176, 9 Juillet 1932
[3] ALGER: Est-ce un mal, oui ou non, d'apprendre l'Espéranto? Est-ce
un mal d'entrer dans une Bourse du Travail? Trois de nos camarades
étrangers arrêtés, Le Libertaire du 20 novembre 1931. La Bourse du
travail se trouvait rue Massieu-de-Clerval, entre les rue de Varennes et
rue Cuvier, à la hauteur des 37-39 rue d'Isly.
[4] Alger: Le mouchard est roi, Le Libertaire, 10 Janvier 1931
[5] Souvenirs de [la prison] Barberousse, Le Libertaire, 1er Mai 1931
[6] Souvent des réfugiés antifascistes italiens ou anarchistes
espagnols fuyant la répression dans leurs pays respectifs.
[7] Victor Spielmann (1866 - 1943): arrivé en Algérie enfant avec ses
parents Alsaciens, il fut l'un des pionniers de l'anticolonialisme en
Algérie. Publiciste anti-colon et éditeur pro-indigène, voulant être «le
trait d'union franco-indigène nord-africain», il fut le fondateur et
éditeur du Trait-d'Union (1924-1927) puis de La Tribune indigène
algérienne (1927-1931). De sensibilité libertaire, il contribuait
fréquemment aux journaux anarchistes de l'époque où il dénonçait sans
relâche le colonialisme.
[8] V. Spielmann, La Bourse du Travail et la Police, L'Alger
Socialiste, n° 572, 4 décembre 1931.
[9] Tentative d'homicide contre un inspecteur de la Sureté à la Bourse
du Travail: Les trois communistes sont placés sous mandat de dépôt,
L'Écho d'Alger, 20 décembre 1931
[10] Il s'agit de Manuel ou Marcel voire Paul Sastre, le dictionnaire
des militants ouvrier «Maitron» précisant que les sources de police
mentionnent des incertitudes sur son prénom; Sastre est un nom de
famille d'origine espagnole, dérivé du mot signifiant «tailleur».
Peut-être Marcel était-il la version «française» d'un prénom
originellement Manuel (afin de garder la même initiale)? - Manuel Sastre
était le Secrétaire de l'Union Régionale Unitaire CGTU, dont la
Révolution Prolétarienne nous indique dans son numéro de Janvier 1932:
«Dix minutes après [le coup de feu de Marguerite Aspès], le Secrétaire
de l'Union Régionale Unitaire, Sastre, arrive: il est arrêté. Quel
rapport, entre sa venue à la Bourse, où devait se tenir précisément la
réunion d'un Syndicat unitaire et le geste de Marguerite Aspès? Les
policiers ne s'embarrassent pas de si peu; à Alger, plus encore
qu'ailleurs, l'arbitraire est la règle; on arrêta Sastre, parce qu'il
plaisait de l'arrêter.» Sastre fut un militant communiste et
syndicaliste très actif, avec un premier séjour en prison en 1925 pour
activité contre la guerre du Rif au Maroc. En 1929, il est secrétaire du
syndicat CGTU des ouvriers restaurateurs et limonadiers d'Alger. À
partir de 1932, il entre en dissidence avec la CGT et le Parti
Communiste, lesquels souhaitaient créer un syndicat spécifique pour les
travailleurs arabes, la CGT Algérienne (CGTA), les séparant des
travailleurs européens (français ou étrangers réfugiés en Algérie).
Sastre pensait que cette initiative volontariste était prématurée et
qu'il fallait d'abord recruter des indigènes avant que de séparer la
CGTA de la CGTU. Ainsi il déclara lors du 1er congrès des ouvriers
arabes d'Algérie du 15 juin 1930: «Quand nous aurons une majorité
d'indigènes à la CGTU, nous serons CGTA, que nous le voulions ou non.
Vive l'Internationale communiste; Vive la CGTU; Vive l'Internationale
syndicale rouge; Vive la CGTA; Vive le Parti Communiste!». Selon les
rapports de surveillance policière, il est exclu du Parti Communiste en
1934 «pour liaison avec des éléments suspects». Était-il en lien
éventuels avec Marguerite Aspès - elle-même considéré comme «suspecte»
par le Parti Communiste - et au-delà avec les libertaires locaux? Ce
point reste à éclaircir.
[11] Presse Libre d'Alger, 20 décembre 1931
[12] Les Unitaires jugés par leurs actes, Le Cheminot indépendant
d'Alger, Mars 1932; La Bourse du travail et la police (bis), A. CAYRON,
Alger Socialiste, n° 575, 1er janvier 1932
[13] À la Bourse du Travail d'Alger, La Révolution Prolétarienne,
n°123, janvier 1932
[14] Comité de défense sociale d'Alger, Victor Spielmann, Alger
Socialiste, numéro 576, 8 janvier 1932
[15] La Voix Libertaire, numéro 166; 30 avril 1932
[16] Le Combat Syndicaliste CGTSR-AIT, numéro 50, 1er janvier 1932
[17] Peuple algérien, debout!, Saïl Mohamed, L'Éveil social, n°2,
février 1932.
[18] Édouard Sill, Soldat? Jamais! Un libelle pour une méthode et un
combat, Solanhets, 2018
[19] Qui devient par la suite la Section française de l'Internationale
des Résistants à la Guerre.
[20] https://maitron.fr/spip.php?article154030
[21] Paul Déroulède est un poète, auteur dramatique, romancier et
militant politique français né le 2 septembre 1846 à Paris et mort le 31
janvier 1914 à Nice. Son rôle de fondateur de la Ligue des patriotes et
son revanchisme anti-allemand suite à la défaite de 1870 en font un
acteur important de la droite nationaliste en France
[22] Ferjasse, fils d'un soldat tué à la guerre de 14-18, se déclara
objecteur de conscience en 1933, et fut emprisonné pour cela. Il fit
également partie du réseau international clandestin qui pratiquait des
vasectomies, autour de l'autrichien Norbert Bartosek et des réseaux de
l'AIT en Belgique, en France et en Espagne. Sur ces réseaux cf. la
brochure «Les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années
1930: réseaux internationaux, pratique et débats», Éditions CNT-AIT,
2020, https://cnt-ait.info/2024/03/07/vasectomie-1930
[23] Solidarité policière!, Robert Louzon, La Révolution
Prolétarienne, n° 166, 10-01 1934
[24] En avant pour l'Unité Syndicale, Alger Socialiste, n° 537, 13
février 1931
[25] Attention aux provocateurs, mouchards, escrocs et trotskistes!
Démasquons les ennemis!; sans date, sans éditeur [Parti Communiste],
sans lieu
[26] 1912: Entr'aide et Défense sociale: résister à la répression,
Guillaume Davranche,
https://paris-luttes.info/1912-entr-aide-et-defense-sociale-5846
[27] Ulrich Lins, Orwell's Tutor? Eugène Adam (Lanti) und die
Ernüchterung der Linken. Jahrbuch der Gesellschaft für Interlinguistik
2020, Leipziger Universität Verlag, 2020, p 112.
[28] Han Ryner, Prenez-moi tous! Histoire de la Fraternité d'Amour,
Edition du tambourin, Paris, 1930. Ryner était un ami d'Armand avec qui
il partageait une conception anarchiste individualiste. Son roman Prenez
moi tous décrit l'histoire fictive d'une Fraternité d'Amour, se
présentant comme une sorte de supra-maçonnerie. «Allégorie de la
découverte de soi, Prenez-moi tous! est aussi le récit d'une lente
descente aux enfers due à la négation de cette singularité intime, ainsi
qu'une méditation sur ce qui la constitue» (Pierre-Yves Ruff, préface de
la réédition chez Theolib)
[29] Leteroj de E. LANTI, kun antauparolo de Profesoro G. VARINGJEN,
Sennacieca Asocio Tutmonda, Paris, 1940
BROCHURE: Marguerite ASPÈS, Féministe, espérantiste et anarchosyndicaliste
sans concession
Pour télécharger la brochure cliquer ici:
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Pour la recevoir au format papier, envoyer 8 euros (chèques à l'ordre de
«La lettre du CDES») à CNT-AIT, 7 rue St Rémésy, 31000 TOULOUSE (pour
payement par transfert bancaire, nous contacter)
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SOMMAIRE
EN MEMOIRE DE MARGUERITE ASPÈS, MILITANTE DE LA CGTSR-AIT D'ALGER DES
ANNÉES 30 (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes)
Une anarchiste sensible et engagée
Alger: une agitatrice anti-colonialiste trop remuante pour le pouvoir
De retour en France, l'agitation anti-militariste
Sur la liste noire du Parti Communiste
Une espérantiste militante dans la révolution espagnole
Marguerite Aspès victime d'un prédateur sexuel?
ANNEXES
TEXTES POLITIQUES DE MARGUERITE ASPÈS
(https://cnt-ait.info/2026/03/07/textes-politiques-aspes)
Participation au congrès de 1935 de la SAT à Paris
(https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes-esperantiste)
POEMES DE MARGUERITE ASPÈS
(https://cnt-ait.info/2026/03/07/poemes-marguerite-aspes)
De sa rébellion contre la police d'Alger à la liste noire du Parti
Communiste (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes-alger)
La liste noire du Parti Communiste Français
Ecrits anticolonialistes
Ecrits et activités antimilitaristes de Marguerite Aspès , pionnière de
l'objection de conscience
https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes/
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