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(fr) Socialisme Libertaire - Anarchie et anarchisme
Date
Wed, 7 Jan 2026 17:37:04 +0000
«Notre époque, ouverte aux contradictions et aux paradoxes, écrasée par
la chape de plomb d'une pensée politiquement correcte, a appris à
laisser un espace ghettoïsé à la divergence et à la marginalité, à
condition de ne pas dépasser un certain seuil au-delà duquel les idées
deviennent action et l'hérésie subversion. ---- Ainsi l'anarchie sent un
peu moins le soufre que jadis et, édulcorée sous l'appellation
«libertaire», elle a été sortie des bas-fonds prolétariens pour devenir
un mot léger, même de bon ton dans les salons et la presse, surtout si
on le fait glisser vers la droite en l'accouplant avec libéral. ----
Quelquefois, les définitions des dictionnaires ont de l'intérêt parce
qu'elles laissent transparaître la persistance de l'arrière-plan
sémantique dans lequel l'anarchie est incompatible avec l'ordre social
établi.
D'anciens textes, comme le Dictionnaire de l'Académie française de 1694
établissent: «Anarchie: estat déréglé, sans chef et sans aucune sorte de
gouvernement», et l'Encyclopédie de 1751: «Anarchie: c'est un désordre
dans un État, qui consiste en ce que personne n'y a assez d'autorité
pour commander et faire respecter les lois et que par conséquent le
peuple se conduit comme il veut, sans subordination et sans police.»
Le Littré, édition de 1885, dit: «Anarchie: absence de gouvernement et,
par suite, désordre et confusion», «Anarchiste: fauteur d'anarchie,
perturbateur». Le mot «anarchisme» ne figure pas dans le Littré.
Mais déjà le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre
Larousse (1866), au milieu des définitions habituelles de l'anarchie,
avait reconnu un autre son de cloche; il cite: «Comme l'homme cherche la
justice dans l'égalité, la société cherche l'ordre dans l'anarchie
(Proudhon)». Et Larousse commente plus loin, ce qui, soit dit en
passant, lui vaut la reconnaissance de Proudhon:
«M. Proudhon a donné le nom, paradoxal en apparence, d'an-archie à une
théorie sociale qui repose sur l'idée de contrat, substituée à celle
d'autorité. Il faut bien comprendre que l'anarchie proudhonienne n'a
rien de commun avec celle dont nous avons parlé plus haut. Sous ce nom,
le célèbre penseur nous présente une organisation de la société où la
politique se trouve absorbée dans l'économie sociale, et le gouvernement
dans l'administration, où la justice commutative s'étendant à tous les
faits sociaux et produisant toutes ses conséquences réalise l'ordre par
la liberté même, et remplace complètement le régime féodal,
gouvernemental, militaire, expression de la justice distributive.» (1)
Ce qui ne l'empêche pas de mettre comme antonymes d'anarchie: «ordre,
paix ou tranquillité publique» et non pas «État, pouvoir politique,
autorité».L'Encyclopaedia Britannica donne, dans sa 11e édition de 1910,
la plume à Kropotkine pour expliquer l'entrée «anarchisme»: «Nom donné à
un principe ou à une théorie de la vie et de la conduite selon lesquels
la société est conçue sans gouvernement». «Les anarchistes considèrent -
y écrit-il - le système salarial et la production capitaliste comme un
obstacle au progrès. Mais ils font aussi remarquer que l'État a été et
continue d'être le principal instrument qui permet à quelques- uns de
monopoliser la terre et aux capitalistes de s'approprier une part tout à
fait disproportionnée du surplus accumulé dans l'année de la production.»
Cependant, comme l'État est toujours là, les idées qui le soutiennent
demeurent: sans pouvoir, point de société politique, pas de nomoi, pas
de règles. Dans le Petit Robert de 1970, nous trouvons la même
définition traditionnelle «Anarchie: polit. Désordre résultant d'une
absence ou d'une carence d'autorité», mais avec le mot «anarchisme» nous
arrivons à une formulation presque correcte: «Conception politique qui
tend à supprimer l'État, à éliminer de la société tout pouvoir disposant
d'un droit de contrainte sur l'individu.»
Alors, l'anarchie, c'est le désordre comme conséquence de la carence
d'un pouvoir étatique de contrainte, définition éminemment idéologique
qui établit une relation de causalité entre absence de gouvernement et
désordre, relation que précisément l'anarchisme nie. Évidemment,
l'anarchisme cherche l'anarchie en affirmant qu'une société sans pouvoir
politique institutionnalisé, sans État, est la plus haute expression de
l'ordre.
Bakounine écrivit dans Étatisme et Anarchie (2), livre qui accompagne la
naissance du mouvement anarchiste au sein de la branche antiautoritaire
de la Première Internationale: «Nous pensons que le peuple ne pourra
être heureux et libre que lorsque, s'organisant de bas en haut, au moyen
d'associations autonomes et entièrement libres, en dehors de toute
tutelle officielle, mais nullement en dehors d'influences diverses et
libres dans une égale mesure d'individualités et de partis, il créera
lui-même sa vie.»
Il avait affirmé dans le paragraphe précédent que: «Tout pouvoir d'État,
tout gouvernement, placé par sa nature et sa position en dehors ou
au-dessus du peuple, doit nécessairement s'efforcer de soumettre ce
dernier à des règles et à des objectifs qui lui sont étrangers», donc
«nous nous déclarons ennemis de tout pouvoir d'État, de tout
gouvernement, ennemis du système étatique en général.»
Et il conclut: «Telles sont les convictions des
révolutionnaires-socialistes, et c'est pour cela qu'on nous appelle
anarchistes. Nous ne protestons pas contre cette épithète, parce que
nous sommes, en effet, ennemis de toute autorité, car nous savons que
celle-ci exerce le même effet pervers tant sur ceux qui en sont investis
que sur ceux qui doivent s'y soumettre. Sous son action délétère, les
uns deviennent des despotes ambitieux et avides, des exploiteurs de la
société dans un but de profit personnel ou de caste; les autres, des
esclaves.»
Depuis le congrès de Saint-Imier et cet écrit de Bakounine, plus de cent
vingt ans se sont écoulés et, forts de l'expérience du mouvement
anarchiste, de ses avatars, de son sort souvent tragique, de la peur
qu'il a toujours suscitée chez les possédants et les maîtres de ce
monde, et de la violente répression qu'ils lui ont opposée, nous, les
anarchistes d'aujourd'hui, fiers de la vivacité de nos idées, nous
pouvons continuer à affirmer l'anarchie comme une proposition pour le
futur, comme un chemin pour les générations qui viendront.
Nous dirons alors que l'anarchie désigne un régime social basé sur la
liberté individuelle et collective, régime duquel est bannie toute forme
institutionnalisée de coercition et, par conséquent, toute forme
instituée de pouvoir politique (ou de domination).
La liberté anarchiste, en tant que principe positif d'organisation
politique de la société, est l'autre face de la négation du principe
d'autorité, négation constitutive du concept d'anarchie qui attire
l'accord général de tous ceux qui se reconnaissent dans l'anarchisme
dans toutes ses variantes, de l'individualisme au communisme (on
laissera ici de côté ce monstre hybride et contre-nature appelé
anarchisme de droite).
Si nous parlons de liberté anarchiste, c'est parce que deux éléments
donnent sa spécificité à cette liberté propre à une société anarchiste:
l'un est la rupture radicale avec la continuité socio-historique du
principe de commandement-obéissance constitutif de tout pouvoir
institué, de tout «État» (paradigme traditionnel de la domination
juste). L'autre est que, pour les anarchistes, la liberté ne peut être
séparée d'une synergie des valeurs dans laquelle l'égalité est sa
condition nécessaire.
Ainsi la liberté est une création sociale historiquement déterminée -
comme par ailleurs la domination -; seule la négation échappe à ce
déterminisme de l'action accomplie et devient la force créatrice, la
volonté d'innovation. Proudhon écrit:
«La négation en philosophie, en politique, en théologie, en histoire,
est la condition préalable de l'affirmation. Tout progrès commence par
une abolition, toute réforme s'appuie sur la dénonciation d'un abus,
toute idée nouvelle repose sur l'insuffisance démontrée de l'ancienne.»
De la négation du gouvernement surgit l'idée positive «qui doit conduire
la civilisation à sa nouvelle forme». (3)
Dit avec les mots de Bakounine: «La volonté - ou la passion - de
détruire est en même temps une volonté créatrice.» (4)
Il s'ensuit la critique sans concessions du contrat social des libéraux,
aussi bien dans la lignée lockiste que rousseauiste. Les «doctrinaires
libéraux» prétendent que la liberté individuelle est antérieure à la
société politique et que chaque individu l'aliène dans le «pacte social»
à la fiction d'une unité collective abstraite dépositaire de la
souveraineté. Par contre, pour les anarchistes, la liberté advient dans
l'histoire. L'idée libérale qui présuppose les hommes comme «tous
naturellement libres, égaux et indépendants» (5) avant la société
politique, sert à légitimer l'existence de l'État. À partir d'un pacte
ou contrat primitif théorisé comme un acte de fondation du pouvoir
politique «qui suppose au moins une fois l'unanimité», les libéraux
justifient le devoir d'obéir à ceux qui commandent et d'accepter les
lois que les différents régimes imposent. «En effet, s'il n'y avait
point de convention antérieure où serait» (6) l'obligation de se
soumettre au Gouvernement et d'obéir à la loi? D'où viendrait le droit
de contrainte de l'État?
«L'homme n'arrive que très difficilement à la conscience de son humanité
et à la réalisation de sa liberté.»
C'est au sein de la société, avec les autres êtres humains, que l'idée
de la liberté apparaît et se développe comme une valeur à conquérir. La
liberté est «le grand but, la fin suprême de l'histoire.» (7)
De cette proposition découle que, la liberté étant une création
socio-historique, elle est l'oeuvre du collectif humain. Ni rien ni
personne, ni dieux ni nature, ne donnent à l'homme sa liberté. Il se
donne à soi-même, il institue, son nomos, sa règle, sa «loi». L'anarchie
établie, d'emblée, une coupure totale avec toute hétéronomie.
L'anarchie est, alors, la figure d'un espace politique non hiérarchique
organisé pour et par l'autonomie du sujet de l'action (L'autonomie du
sujet humain, sujet construit comme forme individuelle ou collective).
La construction de cet espace public, et des institutions qui le
rendront possible, est une tâche toujours inachevée. Même dans la
société la plus ouverte et la plus libre qu'il nous soit permis de
penser, l'anarchiste sera un transgresseur de la norme; contre ce qui
est, il sera pour ce qui, n'étant pas encore, a la possibilité
d'advenir. Tout est dans l'histoire, dans le social-historique, mais
l'anarchisme n'est pas «historiciste» (8).
Malatesta avait écrit: «Il ne s'agit pas de faire l'anarchie
aujourd'hui, demain, ou dans dix siècles, mais d'avancer vers l'anarchie
aujourd'hui, demain, toujours.» Il pensait justement que l'anarchie
serait possible seulement si les hommes la désirent et s'ils mettent en
action une volonté révolutionnaire. «L'existence d'une volonté capable
de produire des effets nouveaux, indépendants des lois mécaniques de la
nature, est un présupposé nécessaire pour ceux qui soutiennent qu'il est
possible de réformer la société.» (9). Et pour aller vers un «état de
société sans gouvernement, sans pouvoir, sans autorité constituée» (10),
il faut donc le penser et le vouloir. Ainsi conçue, l'anarchie s'inscrit
dans la longue durée de l'Histoire, elle s'identifie à l'esprit de
révolte et au désir de liberté, mais elle ajoute un contenu conceptuel,
une image de société qui lui est propre.
Avec un certain anachronisme, des auteurs divers ont cru voir dans le
passé lointain le souffle de l'anarchie; même Nettlau, l'Hérodote de
l'anarchie comme l'appelle Rocker, va chercher dans l'Antiquité le
«souvenir de révoltes et même de luttes, jamais arrivées à leurs fins,
entreprises par quelques rebelles contre de plus puissants» et, après
les mythes des Titans ou de Prométhée, en passant par les hérétiques
contre les dogmes de la papauté romaine, les Frères du libre esprit, les
disciples de Huss, les libertins, les martyrs comme Servet ou Bruno,
l'Abbaye de Thélème, les Enragés, Babeuf et Maréchal, jusqu'à Enquiry
concerning Political Justice de Godwin, il va y trouver les précurseurs
de ces anarchistes qui mettront fin, peut-être, un jour, à «la longue
nuit de l'ère autoritaire».
Toutes ces luttes, ces efforts, ces souffrances, les aspirations de ces
vaincus souvent noyés dans le sang, sont des moments formidables dans le
chemin de la liberté, ils ont ouvert la voie à l'anarchisme mais ils ne
font pas encore partie de l'idée de l'anarchie.
Le trône s'écroule et l'autel tremble, la république remplace la
monarchie de droit divin, mais la lutte contre l'autorité en place ne
signifie pas en soi la négation de toute autorité, ni ne va
nécessairement de pair avec l'image d'une société sans contrainte. Comme
dit Claude Harmel dans son Histoire de l'anarchie:
«Si l'on rattachait à la lignée anarchiste tous ceux qui se sont
révoltés contre le pouvoir, contre l'idée de pouvoir, l'histoire de
l'anarchie se confondrait avec l'histoire des hommes: elle serait
l'envers de l'histoire universelle.»
Imaginer l'anarchie comme nous l'avons définie, penser la théorie ou le
projet d'une société anarchiste, est une possibilité qui apparaît dans
un moment particulier de l'histoire de l'Occident et qui ne surgit pas,
toute faite et par hasard, de la tête d'un rebelle génial, elle est le
produit des conditions réelles de l'exploitation et de la domination de
classe, de la forme étatique du pouvoir politique et des luttes sociales
connexes. Elle est fille des Lumières et de la Révolution française.
Mais, une fois conçue, elle ne se réduit pas aux conditions qui ont
déterminé sa naissance. Sa force expansive se propage comme une valeur à
la disposition de l'humanité tout entière.
De surcroît, les idées en général n'ont pas une origine assignable,
elles existent en embryon, ou par bribes, ici et là, mais elles se
sollicitent, s'assemblent, se réorganisent et prennent, après coup, un
sens nouveau quand une nouvelle situation sociale les fait vivre. L'idée
surgit de l'action et doit revenir à l'action, affirmait Proudhon (11),
et Bakounine renchérit (12): il faut aller de la vie à l'idée. «Qui
s'appuie sur l'abstraction y trouvera la mort.»
Quand le mouvement anarchiste se constitue comme tel - origine que nous
pouvons situer historiquement, pour donner une date symbolique, au
congrès de Saint-Imier -, l'anarchisme deviendra un corpus théorique qui
organise, systématise, représente et justifie la lutte, et les méthodes
de lutte, pour arriver à une transformation profonde de la société en
vue de construire un espace politique - ou régime politique - conçu
comme l'anarchie. L'anarchie est le but, la finalité de l'anarchisme.
Cependant, le contenu socialiste de l'anarchisme ne se concentre pas
dans une seule tendance et, selon les moments de l'histoire et les
régions du globe, les courants anarcho-individualistes, mêmes
minoritaires, manifesteront toujours leur présence. Évidemment, par la
logique même qui émane de ses prémisses, et aussi par l'esprit
iconoclaste qui lui est inhérent, l'anarchisme ne sera jamais réductible
à une seule doctrine, ni à une pensée juste ou correcte. Sans centre,
sans dogme, combattant sans relâche tout groupe qui en son nom prétendra
définir une orthodoxie, l'anarchisme sera multiple, divers, bariolé.
Pour ces mêmes raisons, Malatesta donnait, ou plutôt ajoutait, une autre
interprétation à la distinction entre anarchisme et anarchie. Il voulait
libérer l'anarchisme de toute attache à un esprit de système, toujours
contraignante, qui le ferait dépendre d'une «vérité» scientifique ou
d'une démonstration philosophique. «L'anarchisme est né de la rébellion
morale contre les injustices sociales», de la lutte contre
l'exploitation et l'oppression; seul le désir et la volonté de changer
justifient l'anarchie. «L'anarchie [...] est l'idéal qui pourrait même
ne jamais se réaliser, de même qu'on n'atteint jamais la ligne de
l'horizon qui s'éloigne au fur et à mesure qu'on avance vers elle, [par
contre] l'anarchisme est une méthode de vie et de lutte et doit être
pratiqué aujourd'hui et toujours, par les anarchistes, dans la limite
des possibilités qui varient selon les temps et les circonstances.» (13)
L'anarchisme, comme théorie de la société et de la révolution ou comme
méthode d'action, appartient à l'épistémè de son époque et dépend du
climat social où il se développe. L'anarchie, comme valeur, est plus
liée à la négation du présent et à l'aspiration, qu'on voudrait croire
universelle, à un monde de libres et d'égaux.
Ainsi, si l'idée, et même le mot «anarchie», se trouvent sous la plume
de quelques précurseurs - Godwin, Proudhon, Bellegarrigue, Coeurderoy,
Déjacque -, l'anarchisme révolutionnaire et socialiste se construit dans
les lendemains de la Commune.
La pensée collective élaborée au sein de la vieille Internationale va se
développer, pour les anarchistes, sur quelques lignes de force majeures:
l'affrontement et la non-collaboration des classes, l'internationalisme,
le fédéralisme, l'action directe.
Les proudhoniens étaient devenus une minorité - les marxistes l'étaient
aussi, comme ils l'ont toujours été au sein de la Première
Internationale - quand Varlin écrit à Guillaume (décembre 1869):
«Les principes que nous devons nous efforcer de faire prévaloir sont
ceux de la presque unanimité des délégués de l'Internationale au congrès
de Bâle (septembre 1869), c'est-à-dire le collectivisme ou le communisme
non autoritaire.» (14)
À l'époque, ce qui était acquis et représenté par le collectivisme était
que la terre et les outils de travail, tous les moyens de production,
devaient être propriété collective. Que l'État serait remplacé par la
libre fédération des producteurs, et le salariat par le travail associé
qui assurerait a tous et à chacun le produit intégral de leur travail.
«De chacun selon ses moyens, à chacun selon son travail.»
Pour les premiers internationalistes, pour Bakounine et Guillaume, pour
les Jurassiens, ce principe dit collectiviste leur suffisait; les
Espagnols lui sont restés attachés jusqu'à la fin du siècle. Ils
pensaient qu'après la révolution chaque groupe ou collectivité
apprécierait en fonction de ses possibilités quel mode de distribution
du produit pourrait être adopté. Guillaume reconnaissait que la
répartition (ou le partage) était «le point le plus délicat peut-être de
toute l'organisation sociale...», et il n'a jamais voulu abandonner le
point de vue collectiviste.
Mais personne n'avait d'idée claire - pensait Malatesta en polémiquant
avec Nettlau en 1926 (15) - quant à la façon d'assigner à chaque
individu, ou à chaque association, la part du sol, la matière première
et les instruments de travail qui leur revenaient, ni comment mesurer le
travail de chacun, ni comment établir un critère de valeur pour l'échange.
La section italienne de l'Internationale, lors du congrès de Florence de
1876, sera la première à adopter le communisme anarchiste pour résoudre
ce problème. Les délégués ont pensé que la seule solution pour réaliser
l'idéal de la fraternité humaine en échappant à tout embryon de
gouvernement, et en même temps, éliminer les insolubles difficultés de
la mesure de l'effort du travail et de la valeur du produit, était
l'organisation communiste dans laquelle chacun donnerait volontairement
sa contribution à la production et consommerait librement ce dont il
avait besoin (16). Ces opinions ont été rapidement diffusées dans le
Jura et à Genève par Dumartheray, Cafiero, Reclus, Kropotkine et
d'autres, reprises ensuite par le Révolté de Genève et de Paris, et, à
partir des années 1879-80, elles se sont généralisées à la presque
totalité du mouvement anarchiste. Ainsi l'anarcho-communisme a propagé
la devise:
«De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins.»
Quelques-uns, tel Nettlau, qui cite en sa faveur les «courageux
annonciateurs d'un anarchisme sans hypothèse économique, tels Ricardo
Mella et Voltairine de Cleyre», ont continué à défendre
l'anarcho-collectivisme et à reprocher aux anarcho-communistes leur
désir d'aller le plus loin possible sans voir que le communisme exige
l'abondance, et que la Révolution doit résoudre dès le lendemain le
problème du ravitaillement de tous, et que cela se fera surement dans la
pénurie. «La prise au tas» serait un désastre pour les révolutionnaires.
Il est possible, reconnaît Malatesta, que «dans l'enthousiasme des
initiateurs, nous ayons supposé les choses plus simples et plus faciles
qu'elles ne le sont dans la réalité, mais nous ne manquions pas de
comprendre et de souligner que l'abondance est une condition nécessaire
du communisme, et que cette abondance ne peut pas se produire dans un
régime capitaliste.» [...] «Le talent littéraire et le grand prestige de
Kropotkine avaient fait accepter la formule malheureuse della presa nel
mucchio (la prise au tas)», mais «de retour d'Amérique du Sud (1890),
j'ai attiré l'attention sur l'absurdité de la croyance en l'abondance,
et cherché à démontrer que le préjudice porté par le système capitaliste
n'est pas tant la création d'une nuée de parasites que celui d'empêcher
l'abondance possible, en arrêtant la production là où s'arrête le profit
du capitaliste.» (17)
L'anarchisme révolutionnaire est resté communiste tout en sachant que ni
l'anarchie ni le passage d'une économie de survivance à une économie
d'abondance ne peuvent se faire en un jour, mais que la lutte pour y
arriver est d'aujourd'hui, de demain et de toujours.»
Eduardo Colombo
NOTES:
1. «On distingue communément la justice distributive et la justice
commutative. La première, exercée par voie d'autorité, consiste dans la
répartition des biens et des maux selon le mérite des personnes. La
justice commutative, au contraire, consiste dans l'égalité des choses
échangées, dans l'équivalence des obligations et des charges stipulées
dans les contrats. Elle comporte la réciprocité, et, si elle était
réalisée à l'état pur, exclurait l'intervention d'un tiers, tandis que
cette intervention est la condition même de l'exercice de la justice
distributive.» Commutative (justice), in Vocabulaire technique et
critique de la philosophie d'André Lalande (1991).
2. Michel Bakounine, Étatisme et Anarchie. Oeuvres complètes, éd. Champ
libre, Paris, 1976, vol. iv, p. 312 (écrit en 1873, Étatisme et Anarchie
est le dernier texte de Bakounine publié avant sa mort survenue en 1876).
3. Pierre-Joseph Proudhon, Du principe d'autorité - Idée générale de la
révolution au XIXe siècle, éd. de la Fédération anarchiste, Paris, 1979,
p. 82 (voir critique de Rousseau: pp. 94-96).
4. Michel Bakounine, «La Réaction en Allemagne» [1842], in l'Anarchisme
aujourd'hui de Jean Barrué, Spartacus, Paris, 1970 (La traduction que
donne Barrué de la célèbre formule est: «La volupté de détruire est en
même temps une volupté créatrice!»), p. 104.
Nous lisons ces lignes étrangement semblables trente ans après dans
Étatisme et anarchie: «Cette passion négative de la destruction est loin
d'être suffisante pour porter la cause révolutionnaire au niveau voulu;
mais sans elle cette cause est inconcevable, voire impossible, car il
n'y a pas de révolution sans destruction profonde et passionnée,
destruction salvatrice et féconde parce que précisément d'elle, et
seulement par elle, se créent et s'enfantent les mondes nouveaux.»
5. John Locke, Traité du gouvernement civil, chapitre VIII: Du
commencement des sociétés politiques.
6. Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, livre I, chapitre V.
7. Michel Bakounine, L'Empire knouto-germanique [ Dieu et l'État ], in
Bakounine, Oeuvres complètes, vol. VIII, éd. Champ libre, Paris, 1982.
8. Par «historicisme», nous entendons le point de vue qui prend comme
norme ce qui est historiquement consacré; Feuerbach dénonce dans
l'historicisme une forme de relativisme historique aboutissant à
l'acceptation non critique du monde présent. Si l'historicisme devient
prospectif, il verra dans la fin de l'histoire l'accomplissement d'une
finalité: l'avènement du royaume de Dieu, ou le triomphe du prolétariat.
9. Errico Malatesta, Pensiero et Volontà, n° 2, Roma, 1926. «Ancora su
scienza e anarchia», in Scritti, Ginevra, 1936, III vol., p. 211.
10. A. Hamon, Socialisme et Anarchisme, éd. E. Sansot et Cia, Paris,
1905 (Définition d'anarchie, p. 114).
11. Pierre-Joseph Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans
l'Église, Garnier Frères, Paris, 1858, tome II, p. 215.
12. Michel Bakounine, Étatisme et Anarchie, op. cit., p. 309.
13. Errico Malatesta, «Repubblicanesimo sociale e anarchismo», Umanità
Nova, n° 100, Roma, 1922, in Scritti, Ginevra, 1936, vol. II, pp. 42-43.
14. James Guillaume, L'Internationale. Documents et souvenirs, édit.
Grounauer, Genève, 1980, vol. I, p. 258
15. Errico Malatesta, Pensiero et Volontà, n° 14, Roma, 1926.
«Internazionale collettivista e comunismo anarchico» in Scritti,
Ginevra, 1936, III vol., p. 253 et suivantes (voir aussi les deux
articles de Max Nettlau publiés dans le Suplemento de La Protesta de
Buenos Aires: «Colectivismo y comunismo antiautoritario en la concepción
de P. Kropotkin», 20 de septiembre de 1928. Et «Algunos documentos sobre
los orígenes del anarquismo comunista» [1876-1880]. 6 de mayo de 1929.)
16. Ibid., p. 260.
17. Ibid., pp. 263-264.
SOURCE: Réfractions, recherches et expressions anarchistes
https://www.socialisme-libertaire.fr/2025/12/anarchie-et-anarchisme.html
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